maisonjauneSorti en 2006 au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, il a fallu attendre 10 ans pour que La maison jaune soit traduit et sorte en France. Difficile à comprendre tant le récit captive. Martin Gayford, écrivain, critique, chercheur et professeur d’histoire de l’art y raconte les 9 neuf semaines que Van Gogh et Gauguin passèrent ensemble, à Arles, dans la maison jaune du titre, entre octobre et décembre 1888. Avec un double objectif affiché : nous faire entrer dans le quotidien et l’intimité des 2 artistes pour tenter de percer le mystère de la création et la magie de l’inspiration mais aussi essayer de comprendre comment cette cohabitation aboutit finalement au geste fou de Van Gogh qui, le 23 décembre, après une dispute avec Gauguin qui venait de lui dire qu’il quittait Arles et la maison jaune, se coupa l’oreille droite avec un rasoir !

Très documenté et fruit d’un gros travail de recherches, le récit parvient, notamment en croisant les correspondances des 2 hommes (Van Gogh écrivait beaucoup, notamment à son frère Théo, pour le tenir au courant de ses avancées ou pour lui demander de l’argent), à reconstituer ces 2 mois qu’ils passèrent ensemble à Arles. Venu à l’invitation de Van Gogh pour y trouver la luminosité du sud et vivre à moindre frais, Gauguin devait en retour (c’est en tout cas ce que pensaient le peintre hollandais et son frère) apporter son expérience et de nouvelles idées qui devaient permettre à Van Gogh de franchir un cap artistique. Et de fait, ce fut pour les 2 peintres une période intense de création, Gauguin et son cadet échangeant leurs points de vue sur l’Art, la préparation d’un tableau ou des conseils sur toiles et peintures à utiliser. Et leur collaboration donna le jour à un grand nombre de chefs-d’œuvre comme Vendanges à Arles ou Café de nuit pour Gauguin et La chaise de Vincent, Autoportrait dédié à Gauguin ou Les tournesols pour Van Gogh. Mais à quel prix ! Car les 2 hommes étaient bien différents. Et surtout Gauguin découvrit que Van Gogh était incapable de cohabiter avec quelqu’un très longtemps. Sale, désordonné, un penchant pour l’alcool qui lui donnait un comportement bizarre, une tendance à partir dans de longs discours obsessionnels sur l’Art et le marché : déjà lorsqu’il avait vécu dans l’appartement de Théo, à Paris, cela s’était soldé par un échec retentissant. Et là, en plus, les dynamiques des 2 hommes étaient opposées, ce qui créa rapidement des tensions : Gauguin commençait à vendre des toiles (dont 1 à Degas, qu’il admirait) et aurait préféré partir à Paris, où l’on parlait de lui, au bout de 2 ou 3 semaines tandis que Van Gogh manquait de confiance en lui et n’avançait pas, laissant beaucoup de toiles inachevées. Mais s’il évoqua assez souvent son départ, Gauguin le repoussa plusieurs fois car il culpabilisait par rapport à Vincent qu’il sentait fragile et tellement demandeur de sa présence. Il se sentait également redevable à Théo, qui vendait ses toiles, et dont il avait encore besoin de l’appui. Jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus des réactions étranges de Van Gogh et qu’il ne décide de lui annoncer qu’il partait, ce fameux 23 décembre, plongeant par la même son colocataire dans une crise profonde.

Ecrit avec style, La maison jaune nous donne l’opportunité unique d’entrer dans l’intimité des 2 peintres (Gayford n’élude aucun sujet et aborde par exemple les visites des 2 hommes au bordel du coin…) et nous donne même l’impression, parfois, d’être avec eux dans leur atelier. D’autant que l’auteur anglais a eu la très bonne idée d’inclure un cahier photos de 32 pages comprenant la grande majorité des œuvres des 2 hommes mentionnées et décrites (l’auteur les replace à chaque fois dans leur contexte et fait des flash-backs dans la vie des 2 peintres pour en donner des clés de lecture) dans le récit. Un livre réellement captivant qui éclaire d’une lumière nouvelle (Gayford y propose notamment des hypothèses expliquant le geste d’automutilation de Van Gogh ainsi que sur les troubles psychologiques -il était probablement bipolaire- dont il était atteint) les trajectoires des 2 peintres.

 

(Essai – Editions Anne Carrière)