Craig Pressgang n’est pas un être humain comme les autres. A 8 ans, il était déjà aussi grand que sa mère. 2 ans plus tard, il avait pris 30 centimètres de plus. Sa croissance était si stupéfiante que les villes environnantes refusaient de jouer contre son équipe de basket tant il lui apportait un avantage décisif. Attirés par le destin extraordinaire de ce garçon, des marques lui firent bientôt signer des contrats publicitaires et des entreprises de Chicago financèrent la construction d’une maison sur mesures (il avait alors atteint la taille d’un immeuble de 3 étages !) pour lui et sa famille. Et il devint même l’espion le plus visible au monde quand il fut engagé par la CIA…
C’est son histoire que ce récit raconte. Si coupures de presse, publicités et autres extraits de la « biographie officielle de l’homme le plus grand au monde » nous donnent une vision idyllique de sa trajectoire, les témoignages des 3 femmes qui l’ont le mieux connu -sa mère, sa femme et sa fille- se chargent quant à eux de dépeindre l’envers du décor en mettant le doigt sur les souffrances qu’il a endurées, la solitude qu’il a pu ressentir, la frustration qui l’a accompagné tout au long de sa vie.
Mêlant différents médias narratifs et plusieurs voix (Craig lui-même se raconte également brièvement à un moment donné), Matt Kindt propose une nouvelle fois avec « L’histoire secrète du géant » un récit hybride et singulier. Une narration chorale mélancolique qui, sous couvert de raconter la vie exceptionnelle de ce géant, vient en fin de compte nous parler, avec une focale grossissante bien sûr, de problèmes humains bien plus ordinaires : la difficulté de voir ses enfants prendre de plus en plus leurs distances à mesure qu’ils grandissent, l’éloignement graduel d’un homme et d’une femme quand l’amour s’en va, la sensation pour un enfant arrivé à l’âge adulte de ne pas vraiment connaître ses parents alors qu’ils sont les 2 personnes qui comptent le plus…
Peut-être pas aussi réussi que le précédent « Super Spy », cette nouvelle œuvre partage cependant avec son prédécesseur la même ambition d’être un peu plus qu’un simple récit divertissant et réussit effectivement, avec cette forme narrative plurielle et son propos désenchanté sur la condition humaine, à intriguer, à pousser à la réflexion et même peut-être à susciter un certain malaise. C’est déjà beaucoup.

(BD – futuropolis)