brodeckBrodeck a toujours préféré mordre la poussière que d’être mordu. Déjà dans le camp où il avait été enfermé pendant la guerre parce qu’il était différent, il avait accepté, pour survivre, d’être tenu en laisse par ses geôliers et de manger à quatre pattes dans une gamelle tel un chien. Alors quand les hommes du village lui ont demandé, menaçants, de raconter l’histoire de l’anderer (« l’autre », dans leur patois : c’est ainsi qu’ils appelaient ce nouveau venu, étrange, un peu artiste, qui s’intéressait d’un peu trop près à leur village et à ses habitants) dans un rapport pour que l’on comprenne pourquoi ils en étaient venus à le tuer, il n’a pas osé dire non. Mais a tout de même décidé d’écrire, en secret, en même temps que la version officielle que l’on attendait de lui, sa propre version des faits, sans rien cacher des responsabilités des uns et des autres…

Admirable ! Ce diptyque, adaptation d’un roman de Philippe Claudel, est tout simplement admirable. Sans grande surprise (le tome 1 était déjà une telle réussite que la qualité de la suite ne faisait guère de doute), Larcenet continue de dérouler, avec maestria, l’enquête que mène, presque malgré lui, Brodeck. Pour les besoins de son rapport, il va ainsi s’entretenir avec l’aubergiste Schloss ou le curé et découvrira, en même temps que le lecteur totalement stupéfait, dans quelles horribles circonstances l’anderer a été tué. Mais aussi pourquoi il a été le seul, avec Frappman, à être envoyé en camp de concentration, ce qui est arrivé à sa femme Emélia en son absence et qui explique son mutisme actuel ou pourquoi Diodème, celui dont il se sentait le plus proche au village, s’est suicidé.

C’est bien simple : tout dans Le rapport de Brodeck est marqué du sceau du talent et concourt à élever ce diptyque à un niveau rarement atteint en bande dessinée. Le scénario propose une réflexion incroyablement profonde sur la nature humaine : sur les ravages de la guerre et les traces indélébiles qu’elle laisse et sur la peur, qui explique bien des comportements et des trahisons. Une noirceur de l’âme humaine que le noir et blanc de Larcenet, à l’encrage impressionnant de précision et d’expressivité (certains portraits sont tout simplement remarquables) sonde avec brio. Quant au découpage, pour lequel Larcenet a fait des choix très marqués (il est souvent contemplatif et les cases s’attardent beaucoup sur les visages, les animaux sauvages, les paysages désolés), il permet à l’auteur d’installer une tension très forte, de tous les instants. Même l’objet en lui-même est superbe : un grand format à l’italienne vraiment classe, imprimé sur du très beau papier et présenté dans un fourreau. L’éditeur, et on le comprend, a mis les petits plats dans les grands pour ce must du neuvième art !

 

(Diptyque – Dargaud)