niçoisSituée sur une faille sismique, Nice avait commencé à s’affaisser et était menacée d’une montée des eaux qui pouvait la submerger. Entendant cela à la télé, Jacques Merenda décide de sortir de son exil sud-américain séance tenante (il avait quitté Nice et la France suite à des accusations de détournements de fonds alors qu’il était maire) pour revenir sauver sa ville. Mais c’est maintenant Christian Lestrival (derrière lequel il faut bien sûr reconnaître Christian Estrosi), du même bord politique que lui, qui est maintenant maire. Qu’à cela ne tienne, Merenda va se présenter sous l’étiquette du Front de gauche (lui qui était anticommuniste !) et il commence donc à faire le tour de ses anciens copains pour monter une liste. Il commence par le docteur Bouchoucha, pour séduire l’électorat juif, puis poursuit par l’avocat André Sfar…

Comme avec ses bd, Sfar livre avec Le niçois un récit une nouvelle fois inclassable. Si, au départ, l’idée était d’écrire un roman sur sa ville de Nice qui fasse rire son ami Fabien (et il faut bien avouer que Le niçois, délirant à souhait –Sfar y met par exemple en scène un combat de boxe et d’idées, sur un ring, entre Merenda et Edwy Plenel-, est souvent drôle), Sfar a ajouté, chemin faisant, pas mal de choses à la trame politico-policière. A commencer par ce truculent portrait de l’animal politique qu’était Jacques Médecin (car bien entendu Merenda, c’est lui) : excessif, beau parleur, bagarreur, séducteur et, surtout, capable de tout (de magouilles, de trahisons, de retournements de vestes…) pour être élu et réélu, y compris de recevoir Le Pen à sa mairie et de lui décerner la médaille de la ville pour faire les yeux doux aux électeurs frontistes ! Mais c’est aussi une sorte de droit de réponse posthume qu’il offre à son père, André Sfar, qui avait justement démissionné de son poste d’adjoint au maire suite à l’épisode Le Pen et que Merenda avait accusé dans un livre, Et moi je vous dis…ma vérité, paru chez le même éditeur, Michel Lafon (et ce n’est certainement pas une coïncidence), de l’avoir laissé tomber et d’avoir ensuite manigancé pour obtenir sa démission. Enfin, quelques mois après sa mort, Le niçois fait aussi figure d’hommage au père de l’auteur avec lequel Joann Sfar avait une relation compliquée. Il y explique notamment pourquoi il a quitté Nice (« Par la merveille d’une ville comme Paris, assez grande pour que des juifs de la communauté niçoise n’aillent pas répéter à son père qu’il aimait une catholique, Sfar fils se sentait libre ») ou revient, comme pour se justifier une dernière fois aux yeux de son père, sur la vie qu’il a choisi de mener (« son cinéma de merde », « ses livres de chiottes » et « baiser ») pour tromper la mort. Sans oublier, ici ou là, quelques digressions philosophiques sur la liberté, la politique, la religion ou ce que cela signifie d’être juif, quelques piques bien senties à David Lynch, Edwy Plenel, Dupont-Aignan, la gauche de notre pays (« c’est quoi cette gauche où les dirigeants pensent l’inverse de ce que veulent les militants ») ou…à lui-même. Car Sfar ne s’épargne pas : « une couille molle comme votre fils », « il avait mis trente ans à fabriquer un personnage public superficiel et faussement joyeux », « le fils d’André Sfar était con comme un panier ».

Franchement, Le niçois n’est pas le roman de l’année, loin de là. Mais comme souvent avec Sfar, c’est une auberge espagnole narrative, rafraîchissante, libre, imprévisible, qui ne ressemble à rien de ce que vous avez pu lire auparavant. Et comme dirait Merenda lui-même, « on s’est bien marrés, c‘est le plus important ». A lire de préférence cet été sur une plage de la côte d’azur…

 

(Roman – Michel Lafon)