nanuman« Le monde était une boule puante, il dévalait une pente, et moi avec » : voilà comment Evgueny Sidorov décrit ce qui l’entoure. Un monde qui se résume en fait à un camp. Car notre narrateur est un clandestin qui vit, ou plutôt survit, dans un camp de migrants de la Croix-Rouge au Danemark. Un camp où s’entassent albanais, russes, géorgiens, népalais ou africains en attente d’un hypothétique statut de réfugié et surtout d’indemnités, le graal pour tous ceux qui y vivent. Un camp où règnent la misère, le désespoir, la crasse et l’arnaque. Où chacun a ses petites combines pour dégoter de quoi améliorer le quotidien ou arnaquer les autres migrants et se faire un peu d’argent. Un enfer que Sidorov a pourtant choisi. Car lui est estonien et n’attend pas, contrairement aux autres, de recevoir des papiers en bonne et due forme. S’il est là, c’est parce qu’il a fui son pays et a dû s’inventer une nouvelle identité et une nouvelle histoire, ici, au Jutland. Il attend que le temps passe. Et essaie, avec son compère Hanumân, un indien qui rêve d’aller aux Etats-Unis (« Tous rêvaient d’aller aux States, qui étaient, à ce qu’ils croyaient, la patrie commune de tous les migrants du monde entier »), d’oublier en picolant du whisky et en fumant joint sur joint. Quel est son secret ? Pourquoi est-il mort pour ceux qui le connaissaient avant ? On ne le saura jamais. Car ce qui compte pour Andreï Ivanov est ailleurs : la vie, si l’on peut dire, dans ces camps. Décrite dans ce roman sombre et âpre (les migrants ne se font vraiment pas de cadeaux entre eux et c’est vraiment la loi du plus fort qui règne dans ces camps) avec un réalisme impressionnant. L’ennui, la honte, la violence des relations, le dégoût de vivre, l’humiliation mais aussi les subtilités des dossiers de demande de visa à remplir ou les combines (comme se faire passer pour fou, par exemple en se tranchant les veines en plein centre ville) pour accélérer les choses : tout y est, vraiment. Et pour cause : l’auteur a lui-même passé (pour on ne sait quelle raison) plusieurs années dans ces camps du Danemark ! Et c’est bien sûr ce qui fait l’intérêt de ce livre, témoignage (même s’il est romancé) de première main de l’intérieur même des camps et qui nous pousse à tourner les pages, les unes après les autres, malgré ses défauts (quelques longueurs, des répétitions et un style globalement assez bavard), de ce Voyage de Hanumân, récit violent et politiquement pas très correct. Un voyage aux confins de la folie. Une véritable descente aux enfers.

 

(Roman – Le Tripode)