kimjongilJun Sang a 8 ans et tout pour être heureux ! Déjà parce qu’il est le chef des jeunesses patriotiques de son quartier et qu’il est prêt, tel le héros Ri Su Bok, à sacrifier sa vie pour défendre son pays, la république démocratique de Corée du Nord, contre les fantoches du Sud et leurs chiens d’amis américains. Mais aussi parce que le général Kim Jong-Il, que l’on appelle aussi « l’étoile brillante du mont Paektu » ou encore « le commandant invaincu à la volonté de fer » est là pour les guider vers la réalisation du miracle socialiste et le bonheur du peuple nord-coréen. Bien sûr, pour atteindre ce but il faut faire des sacrifices : c’est pour cela que son papa et sa maman reviennent très fatigués de leur usine le soir, qu’ils n’ont pas toujours assez de riz à manger dans leur bol ou qu’ils n’ont pas le droit de rendre visite à ses grands-parents qui habitent à la campagne…

Quoi de mieux que cet excellent roman graphique, fort, critique et malgré tout plein d’espoir, pour la première chronique de cette rentrée ? Comme à son habitude, Ducoudray livre ici un scénario aux petits oignons dont l’idée géniale est bien sûr d’avoir choisi un enfant pour raconter ce qu’il vit dans son pays avec toute la naïveté et l’innocence qui caractérisent ses 8 ans. Car lui croit (encore…) totalement en la mission qui lui a été confiée et trouve tout à fait normal que les photos de Kim Jong-Il et son père soient partout : dans les rues, les usines et les maisons ou que leurs statues gigantesques restent éclairées la nuit alors que maisons et appartements sont dans le noir. Après tout, ils sont ceux qui les guident vers la lumière. Voilà pourquoi la première moitié de L’anniversaire de Kim Jong-Il est si joyeuse et les couleurs crayonnées de Mélanie Allag, dont on découvre ici le travail graphique, très réussi, pour la première fois, partout. Mais le gris devient rapidement l’unique (et l’inique…) couleur présente dans les cases. Car la propagande du parti (avec sa chaîne de télévision unique, ses bds totalement mensongères ou le bourrage de crâne dispensé à l’école) ne fonctionne qu’un temps et le joli vernis appliqué en façade par les dirigeants ne tarde pas à craqueler pour laisser apparaître l’envers, terrible, du décor : un peuple qui souffre de faim, de froid, de maladie, des exécutions sommaires perpétrées pour faire régner l’ordre par la peur, des gens humiliés quotidiennement par la police ou l’armée, totalement corrompues, s’ils n’ont pas telle autorisation ou si leur enfant a osé dessiner leur dirigeant vénéré. On rit, au début, de tant de règles absurdes et de tant de règlements improbables avant de se souvenir que ce pays, il existe réellement…Et que les gens qui y habitent souffrent pour de vrai ! L’anniversaire de Kim Jong-Il est une machine à dénoncer le totalitarisme aussi efficace qu’originale. Du grand art !

 

(Récit complet – Delcourt)