senfuirPas la peine d’attendre la fin de la chronique pour vous le dire : il faut lire ce livre. Absolument ! Car on tient là un récit rare, d’une grande puissance. Rare de par ce qu’il raconte : un kidnapping et la captivité qui s’en suivit par celui qui en a été la victime ! Car Christophe André a raconté, avec une précision étonnante, ce qui lui est arrivé en juillet 1997 alors qu’il faisait une mission humanitaire (sa première…) pour Médecins Sans Frontières en Ingouchie à Guy Delisle. Comment une nuit des individus sont entrés dans sa chambre et l’ont emmené en Tchétchénie puis comment il a tenu bon, enfermé pendant 110 jours dans une chambre, attaché à un radiateur. Rare aussi de par la façon dont S’enfuir est raconté. Car l’auteur canadien a choisi le dispositif graphique et narratif le plus à même de nous faire ressentir ce qu’André a vécu : un gaufrier de 6 cases qui se répète quasiment (une grande case horizontale remplace parfois 2 cases de la planche) du début à la fin, un décor minimaliste (le fameux radiateur, un matelas posé par terre, une porte d’entrée verrouillée et une petite fenêtre entièrement recouverte de planches) ainsi que des couleurs ternes (une bichromie gris/bleu gris), toujours les mêmes, pour mettre en exergue l’immobilité, l’ennui, la monotonie de ces heures et de ces jours qui finissent, au bout d’un moment, par tous se ressembler.

Alors, comme Christophe André, le lecteur attend avec impatience chaque repas pour casser un peu cette routine et est à l’affût de chaque petit « évènement » qui sort de l’ordinaire (une visite dans la salle de bains pour y prendre une douche, toutes les 2 ou 3 semaines, un verre de vodka ou une clope offerts, de temps à autres, par ses ravisseurs pour fêter on ne sait trop quoi ou les sorties nocturnes pour l’emmener faire un tour de voiture ou changer de planque). Et se met, avec lui, à tenir le compte des jours pour ne pas complètement perdre pied et à interpréter chaque signe (des disputes dans la pièce d’à côté, la prise d’une photo de lui avec un exemplaire de Libération bien en évidence, le remplacement d’un geôlier par un autre…) pour tenter de comprendre ce qu’il en est et savoir s’il va bientôt être libéré ou pas.

Christophe André est de toutes les cases, ou presque : Delisle nous fait vivre cet enfermement au plus près de lui. On souffre, on doute, on s’accroche au moindre motif d’espoir avec lui. On rêve, aussi, de s’échapper, tout comme lui. Et quand le cauchemar s’arrête enfin, 400 pages ont été tournées sans que l’on s’en rende compte tant le récit est fascinant et la narration maîtrisée. Témoignage particulièrement fort, S’enfuir est également une expérience de lecture vraiment à part.

 

(Récit complet – Dargaud)