Antonio Altarriba Lope avait l’art de voler. L’art de rêver à un ailleurs meilleur, de s’échapper de la réalité en se construisant des petits moments de bonheur lorsque la vie est compliquée. La capacité à encore croire à la justice et à garder espoir quand la situation devient plus difficile. La volonté de se relever pour continuer à se battre alors que l’on a presque mis un genou à terre. Le courage, enfin, de se jeter, à 90 ans, du quatrième étage de sa maison de retraite pour ne plus connaître l’humiliation !
Il faut dire que des humiliations, des frustrations, des échecs, Antonio en connut beaucoup dans sa vie. Dans son enfance à la campagne d’abord, où son désir de rejoindre le tumulte de la ville était accueilli à coups de gifles par son père ou à coups de pieds par son frère. A Saragosse ensuite où il dût faire profil bas face aux miliciens de Franco qui venait de prendre le pouvoir par la force. En France, un peu plus tard, quand, obligé de quitter son pays en compagnie de camarades ayant rejoint la résistance au franquisme, il fut parqué dans un camp et obligé de travailler dans la propriété d’un notable local. Ou lorsqu’il dût se cacher des allemands dans les montagnes, la seconde guerre mondiale venue, avant de rejoindre un groupe de maquisards. Et que dire de son retour au pays où il fût quasiment obligé de prêter allégeance à Franco pour pouvoir trouver du travail et faire vivre sa famille avant d’être ruiné un peu plus tard par un associé malhonnête alors que leur usine de biscuits commençait à prospérer…
Des injustices et une poisse qui menaçaient même de poursuivre Antonio jusque dans sa tombe ! En effet, quelques jours après sa mort, son fils reçut une lettre de la directrice de la maison de retraite lui réclamant 34 euros, somme restant due par son père pour le début du mois car il s’était suicidé le 4… Alors même que le manquement à leurs obligations (celui, par exemple, de surveiller leurs patients) était patent ! Son fils refusa de payer et cela le décida, au contraire, à raconter la vie de son père. Pour honorer sa mémoire bien sûr mais aussi pour faire taire ses remords de ne pas avoir su mieux l’écouter et l’aider lors de ses dernières années de dépression. Et pour le coup, « L’art de voler » est un superbe hommage à cette figure paternelle en même temps qu’il donne la parole aux humiliés et vaincus de tout ce vingtième siècle de furie.
En suivant les tribulations incroyablement romanesques (sur tout un siècle puisqu’il est né en 1910 !) de son géniteur, qui n’a finalement cessé de chercher la liberté, l’auteur, parfaitement épaulé par Kim et son trait réaliste qui fait parfois place à des scènes oniriques marquantes, propose aussi un portrait sans concessions de l’Espagne du XXème siècle. Passionnant, touchant et édifiant, « L’art de voler » fait partie des tout meilleurs romans graphiques sortis ces dernières années. Indéniablement.

(BD – denoël graphic)