Hiver 1948. Le célèbre écrivain Graham Greene se rend en repérages à Vienne pour terminer l’écriture de son scénario du film d’espionnage Le troisième homme. Elizabeth Montagu, qui connaît bien la ville autrichienne, est chargée par la London Films de l’y accueillir et de le guider dans ses recherches. Dés l’arrivée du romancier, elle s’aperçoit que des hommes, probablement à la solde du NKVD (les services secrets soviétiques), surveillent leurs allers et venues. Peu de temps après, c’est William Boots, de l’OSS (Office of Strategic Services) américain, qui la contacte pour lui demander de garder l’œil ouvert. Une demande surprenante de prime abord mais qui s’éclaire quand elle se rend compte que Greene, qui lui fausse régulièrement compagnie pour des entrevues secrètes, n’est pas venu à Vienne que pour le film…

Graham Greene a toujours eu l’image d’un homme complexe et énigmatique. Et pour cause. Romancier mais aussi éditeur, critique de cinéma, scénariste et journaliste, ce qu’il aimait avant tout c’était se rendre où l’Histoire était en train de se faire: dans l’Indochine d’Hô Chi Minh, le Cuba de Castro, en Israël pendant la guerre des 6 jours, dans l’Haïti de Papa Doc mais aussi au Libéria, au Mexique ou au Sierra Leone. En quête d’inspiration pour ses œuvres mais aussi probablement d’aventure. Et peut-être d’espionnage. Car on sait que l’homme a rejoint sa sœur au MI6 britannique pendant la seconde guerre mondiale. Et si ce n’était pas pour jouer aux espions qu’il se rendit à Vienne en 1948, le but n’en était pas très éloigné: Greene voulait en fait trouver des preuves (c’est en tout cas le postulat de Fromental) que Kim Philby, qu’il avait rencontré au MI6 en 1942 et avec qui il s’était lié d’amitié, était une taupe soviétique. Non pas pour le dénoncer, car Greene pouvait trouver la trahison justifiable, mais pour en avoir le cœur net. Et peut-être le couvrir. Mais aussi jouer à l’enquêteur dans une Vienne dangereuse, où français, anglais, soviétiques et américains (qui géraient chacun une partie de la ville, comme à Berlin, depuis la fin de la guerre) se surveillaient mutuellement depuis que la guerre froide avait commencé.

Autant de facettes de Graham Greene que l’on retrouve (ainsi que son penchant pour les femmes qui le poussa à l’infidélité plus d’une fois) dans ce portrait signé Fromental qui a choisi le genre préféré de Greene, le roman noir (dans lequel il lui fait jouer un rôle proche de ses personnages fétiches), pour lui rendre hommage. Très documenté et collant au plus près de la réalité historique, Le coup de Prague, s’il n’est pas toujours facile à suivre (difficile parfois de savoir qui travaille pour qui), comblera les fans de l’auteur anglais et les amateurs de films d’espionnage à l’ancienne comme Le troisième homme. D’autant que le récit bénéficie d’un très joli travail graphique signé Hyman qui livre ici, comme à son habitude, une superbe partition, avec son dessin à l’ancienne influencé par les réalistes américains (Hopper notamment) du XXe siècle. Techniquement parfait, il retranscrit à merveille l’ambiance paranoïaque et la tension qui accompagnèrent le séjour de Greene à Vienne en cet hiver 48.

(Récit complet – Aire libre)