Le travailleur de la nuit du titre a réellement existé : il s’agit d’Alexandre Jacob, gentleman cambrioleur anarchiste qui a passé son temps à se battre pour la liberté et la justice sociale et qui passa près de 20 ans en Guyane, au bagne de Cayenne, avant de revenir en métropole. C’est son portrait que Matz et Chemineau brossent ici, avec beaucoup de réussite.
De son célèbre procès (certaines de ses saillies à l’encontre du juge sont fameuses) qui l’envoya à Cayenne à sa jeunesse marseillaise passée à traîner sur les docks en passant par son expérience de marin (il se retrouva, par exemple, sans le savoir, à travailler sur un bateau pirate au large de l’Australie alors qu’il avait à peine 13 ans), sa participation à des journaux et des mouvements anarchistes puis à son choix de devenir cambrioleur : les auteurs retracent ici les moments clés (divisés en autant de chapitres) de la vie riche et incroyablement romanesque (on dit qu’elle a inspiré Arsène Lupin à Maurice Leblanc qui travaillait en 1903 pour un journal qui couvrait quotidiennement son procès) de ce cambrioleur révolté qui ne volait que « les exploiteurs et les parasites : églises, juges, militaires, rentiers » et ne gardait presque rien pour lui. Il avait d’ailleurs imposé à ses hommes de verser au moins 10% de leurs gains « aux camarades, aux familles de ceux qui sont morts ou en prison, aux journaux amis. »
Un portrait flamboyant, superbement mis en images par Chemineau, qui rend justice à cette personnalité hors du commun et qui nous plonge également dans une époque où contester l’ordre établi était particulièrement dangereux. Jusqu’en 1907 (date à partir de laquelle ils devront passer des examens et des diplômes), les juges étaient en effet nommés par les gouvernants qui plaçaient naturellement leurs amis à ces postes. Pas étonnant qu’anarchistes, syndicalistes et « fauteurs de troubles » en général se retrouvaient, presque pour un oui ou par un non, au bagne pour toujours…Passionnant.

(Récit complet – Rue de Sèvres)