Jamais Le premier homme, l’ultime œuvre d’Albert Camus, n’avait été adapté en bd. Et pour cause : inachevé (l’écrivain y travaillait quand il trouva la mort dans un accident de voiture en 1960 près de Sens), le roman était encore en gestation et reste aujourd’hui une énigme. Car nul ne sait vraiment ce que Camus aurait modifié, gardé ou ajouté dans sa version finale. Mais si un auteur pouvait relever le défi, c’est bien Jacques Ferrandez. En premier lieu parce qu’il a déjà adapté, avec l’accord de Catherine Camus, la fille de l’écrivain, 2 de ses œuvres, L’hôte et L’étranger. Mais aussi parce que les 2 hommes ont beaucoup de points communs, notamment celui d’être né et d’avoir grandi en Algérie ou d’avoir des descendants espagnols ayant immigré dans ce pays. Le père de Ferrandez a même fréquenté les mêmes écoles que Camus et sa grand-mère connaissait aussi sa mère. Logique puisque le magasin de chaussures de ses grand-parents était situé juste en face de la maison de Camus, à Alger. C’est cette proximité qui explique aussi la volonté de Ferrandez d’adapter Le premier homme. Ce qui lui donne aussi l’occasion de parler de son Algérie à lui. Car le livre est avant tout un grand roman autobiographique (même si Camus a changé les noms. Il se fait appeler Henri Cormery dans le roman) sur ce pays. Dans lequel le romancier raconte une quête : celle de son père. Qu’il n’a pas connu puisqu’il avait un an quand il est mort sur le champ de bataille de la grande guerre. On suit donc les allers et retours de Cormery/Camus entre Paris, où il habite et écrit, et l’Algérie, où il rend visite à sa mère qui y vit toujours ; entre présent et passé puisqu’il se remémore cette enfance pauvre mais malgré tout heureuse et tente de retrouver les traces de son père. Il se souvient de la sévérité de sa grand-mère (à la mort de son mari, sa mère vint vivre avec elle dans son appartement d’Alger) qui commandait à la maison, de la difficulté de sa mère pour s’exprimer (une maladie d’enfance l’avait rendue sourde et à moitié muette), de son instituteur, monsieur Bernard, qui lui apprit curiosité et soif d’apprendre et le sortit de la misère de l’appartement familial en convaincant sa grand-mère (qui voulait le mettre en apprentissage pour qu’il ramène de l’argent) de l’envoyer au lycée ou de ce monde à la fois familier (il le côtoyait tous les jours) et étrange (les mœurs et coutumes des algériens restaient très différentes de celles des pieds noirs). Bref il se souvient de tout ce qu’il a vécu là-bas enfant et qui a fait de lui l’homme qu’il est maintenant.
Un texte dont on se doute qu’il a fait écho à ce que Ferrandez a vécu. Ce qui explique probablement pourquoi l’auteur a mis autant de cœur à l’adapter, respectant notamment sa complexité (de longs passages de prose léchée et philosophique côtoient des scènes très simples -des jeux d’enfants) et ses zones d’ombre. Et faisant revivre l’Algérie de cette époque-là : sa chaleur, ses couleurs, ses senteurs. Et la mélancolie qui va avec. De la très belle ouvrage qui nous permet de découvrir ce qui a marqué l’enfance de Camus (et un peu, aussi, de Ferrandez, donc) et qui a fait de lui l’écrivain que l’on connaît.

(Récit complet – Gallimard)