Que reste-t-il de ce paysage d’enfance dont les contours, et même davantage, se sont déjà très largement estompés, comme « engloutis par le temps » ? Heureux le poulet qui accourait tel un animal domestique quand la petite Joyce Carol l’appelait dans la cour et se laissait caresser et semblait même répondre quand elle lui racontait des secrets ? Sa grand-mère hongroise, préposée à la décapitation des volailles, qui sortait parfois en furie en jurant dans sa langue gutturale maternelle quand un renard s’approchait de la ferme ? Son grand-père qui crachait du sang lorsqu’il était pris de violentes quintes de toux (il avait les poumons troués par la limaille de fer utilisée à la fonderie de Tonawanda où il travaillait et en mourut à l’âge de 53 ans) ? Les mystères et le non-dit (toute petite, sa mère avait été « donnée » à un autre couple de migrants hongrois, les « grand-parents » de l’auteure, quand son père avait été tué dans une bagarre) que la petite fille percevait dans les silences des conversations lorsqu’elle arrivait inopinément ? Les escapades dans le ciel quand son père l’emmenait voler dans son petit Pipa Club ? Ou encore les livres (dont Alice au pays des merveilles) que son autre grand-mère, juive allemande, Blanche Morgenstern, lui offrait ?
Au travers des différents essais qu’elle a écrits ces dernières années et qu’elle a remaniés avant de les réunir dans Paysage perdu, l’auteure parle bien sûr ici de sa vie et de sa famille mais avec une visée autre que simplement autobiographique. Il s’agit en effet avant tout pour elle de comprendre ce qui fait qu’elle est devenue l’écrivain qu’elle est et qu’elle a écrit des livres comme Les chutes (prix Fémina étranger en 2005), Carthage ou Daddy Love, dont on avait parlé sur Positiverage. Dans une langue évocatrice et inventive, poétique même parfois (« Les mots sont comme des oiseaux sauvages -ils viennent quand ils veulent, non quand on les appelle ».), elle replonge donc dans ses souvenirs, aidée des photos d’époque qu’elle a encore, pour explorer ce monde d’alors, avec les yeux de l’enfant et de l’adolescente qu’elle était, et nous permet de voir l’écrivain en devenir. Tout en nous renvoyant à nos propres paysages perdus (beaucoup de nord-américains, notamment, même s’ils ne sont pas devenus des écrivains, se reconnaîtront dans cette enfance pauvre passée dans une ferme avec des grand-parents fraîchement émigrés d’Europe et ne parlant qu’un anglais approximatif) et à la mélancolie qui peut s’emparer de nous lorsque l’on se retourne pour regarder en arrière ou que l’on regarde de vieilles photos.
Un très beau récit, tantôt drôle (quand elle parle d’Heureux le poulet), tantôt émouvant (quand elle aborde l’autisme de sa sœur, copie presque parfaite d’elle-même), qui nous fait rentrer dans l’intimité et l’imaginaire de cette grande écrivaine qu’est Joyce Carol Oates et éclaire d’une lumière nouvelle, différente, son Œuvre.

(Roman – Editions Phlippe Rey)