Le roman illustré, ça ne se fait plus beaucoup. A part chez Futuropolis, qui continue d’en sortir 2 ou 3 par an. Il faut dire que c’est un peu une tradition maison. On se souvient notamment du Voyage au bout de la nuit de Céline magistralement illustré par Tardi en 1988, pour ce qui restera l’une des plus célèbres réalisations du genre. Et c’est bien dommage car un roman comme La vie devant soi illustré, c’est deux fois plus de plaisir. Le double effet Kiss cool graphique: un texte magnifique et les dessins du talentueux Manuele Fior qui l’accompagnent, tout près. Mais il faut avant tout un beau texte. Sinon les dessins tomberont à plat. Et avec ce roman d’Emile Ajar (rappelons qu’il s’agit là d’un pseudonyme que Romain Gary, l’auteur, entre autres, de La promesse de l’aube, également talentueusement illustré par Sfar en 2014, avait utilisé pour publier ce livre), on l’a. Prix Goncourt 1975 pour une histoire d’amour atypique qui n’avait jamais été racontée comme cela. C’est sûr. Une histoire d’amour entre un petit garçon et une vieille dame qui perd la tête. Entre un arabe et une juive. Entre un fils de pute (au sens littéral…) et une tenancière de « clandé ». Racontée par Momo, le petit garçon, du haut de ses 14 ans. A sa façon, particulière (un choix original et osé pour un auteur comme Gary!), faite de mots (« un proxynète ») et de tournures approximatives, d’un mélange d’expressions pas piquées des hannetons et d’observations un brin naïves mais souvent pleines de bons sens sur le monde. Une écriture qui réussit à être drôle (certains passages, frisant l’absurde, sont vraiment hilarants) et émouvante en même temps, pour un récit plein d’humanité (tolérance et solidarité entre communautés, arabes, juives ou noires, y sont naturelles) qui raconte l’attachement de Momo pour sa nounou alors qu’il la voit mourir petit à petit, atteinte de sénilité. Que Fior illustre avec beaucoup d’inspiration, d’un trait juste, dans des tons orangés/marron vintage comme il faut, insufflant littéralement la vie à ces personnages sous nos yeux. A tel point qu’au bout de quelques dizaines de pages, leur apparence devient une évidence, comme s’ils avaient vraiment existé. Et, au final, il y a une vraie symbiose entre texte et dessins.
Allez, en bonus, quelques extraits, pour le plaisir…Par exemple, quand Momo décrit Madame Rosa, la vieille dame: « C’est moi qui m’occupais des autres mômes, surtout pour les torcher, car Madame Rosa avait du mal à se pencher, à cause de son poids. Elle n’avait pas de taille et les fesses chez elle allaient directement aux épaules, sans s’arrêter. Quand elle marchait, c’était un déménagement. » Au sujet des arabes et des juifs: « -Madame, je suis persécuté sans être juif. Vous n’avez pas le monopole juif, Madame. Il y a d’autres gens que les juifs qui ont le droit d’être persécutés aussi. Je veux mon fils Mohammed Kadir dans l’état arabe dans lequel je vous l’ai confié contre reçu. Je ne veux pas de fils juif sous aucun prétexte, j’ai assez d’ennuis comme ça ». Ou sur la vie: « Mais je tiens pas tellement à être heureux. Je préfère la vie ».

(Roman illustré – Futuropolis)