Heliogabale (du nom d’un empereur romain extravagant) a toujours été un groupe à part dans le paysage noise français. N’ayant jamais été populaires comme ont pu l’être des Condense au même moment, ils bénéficièrent pourtant d’une aura impressionnante auprès de leur public. Les parisiens ont toujours navigué loin, si ce n’est à contre-courant, des modes, piochant dans la no wave quand les compères aiguisaient les angles d’une noise agressive, jouant la froideur quand d’autres parisiens prohibés jouaient la sensibilité, et ouvrant leur musique aux intonations bjorkiennes (sur « Mobile Home ») quitte à voir les foudres de l’intelligentsia noise s’abattre sur eux. Pourtant, envers et contre tous, Heliogabale a traversé les époques et revient, là encore, où on ne l’attend pas. Voilà 6 ans que le groupe n’avait pas donné de nouvelles discographiques. Le temps, sans doute, d’explorer de nouvelles voix, de trouver de nouveaux repères (le groupe étant dorénavant séparé géographiquement).

Premier contact avec le disque: cette superbe photo de pochette, ce nez délicatement ensanglanté, et ce nom, « Blood », qui semble appeler un retour au contact physique. Mauvaise pioche, le groupe, s’il n’a pas perdu son approche noisy, et ses accords étranges, n’attaquera pas de face sur cet album. On y retrouve bien les premiers amours no-wave, mais l’approche est plus posée. C’est bien le nez DELICATEMENT ensanglanté qu’il faut retenir.
L’album débute sur l’un des meilleurs morceaux, ‘Q for qing’. La noirceur d’Héliogabale se réchauffe avec un groove digne de certains Fugazi, et une production qui n’est pas sans rappeler le dernier album d’Oxbow. Si le quatuor ne renie en rien ses premiers amours — Sonic Youth reste une référence indéniable (notamment sur « String Theory ») — la comparaison incurable avec Lyndia Lunch est définitivement dépassée. Le voile noire des robes de Sasha s’éclaircit. Le propos, tout aussi troublant, se veut plus accessible. Les influences se diversifient. Les compositions, parfaitement menées, ne cherchent plus à vous perdre, mais à vous raconter une histoire. Recherche réussie. L’expérience du groupe parle. La guitare excelle (passant d’un blues noise à la Oxbow, à la funk des 70s sans que vous vous en rendiez compte). J’imagine parfois une autre batterie, moins en retrait, plus frontale, mais peu importe. Jamais ces aficionados du glacé n’ont autant joué la carte de la couleur, et d’un certain groove. Heliogabale se réchauffe, quitte à perdre quelques corbeaux au passage. Et ça leur va à ravir.
On regrettera juste les quelques passages de saxo (Raul Colosimo) qui tirent les compos vers certaines productions eighties. Et puisque nous parlons production, difficile de ne pas revenir sur cette production particulièrement léchée qui, si elle peut rappeler, comme je le disais précédemment, le dernier album d’Oxbow, détache étrangement le chant du reste de la musique. La voix de Sasha, mise en avant, ne se mélange quasiment jamais avec le reste du mix. J’ai du mal à me faire à ce choix, surtout vu les placements déjà originaux de Madame. Il ne fait qu’accentuer la séparation géographique du groupe. A quoi bon ?
En dehors de cela, ce « Blood » (dont on retiendra notamment Q for Qing, Providence Process, et Juicy Fruit) replace Heliogabale sur le devant de la scène, comme on l’aime, loin des modes et des clivages. Unique. Malheureusement, malgré une approche légèrement plus accessible, on sait que ce disque restera le secret de certains. Ainsi soit-il.

(Album – les Disques du Hangar 221 / A tant Rêver du Roi)