LES
VENTS DE LA COLERE
Tatsuhiko Yamagami
Delcourt
Alors qu'aujourd'hui les mangas connaissent un énorme succès
partout en Europe, il faut bien avouer que les éditeurs proposent et
sortent un peu de tout et surtout pas mal de n'importe quoi. Disons-le d'emblée,
'Les Vents de la Colère' ne ciblera qu'un public averti car cette œuvre
en deux tomes est bel et bien politique. Elle ne date pas d'hier puisqu'elle
fut d'abord publiée dans l'hebdomadaire Shonen Magazine en 1970 mais
sa force est intemporelle et universelle. En 1972, Tatsuhiko Yamagami cassera
la baraque au Japon avec 'Gaki-Déka', une série d'humour absurde-sexuel
scatologique… bizarre… rien à voir avec ce manifeste pour
la liberté et la paix. L'homme aurait-il subi de fortes pressions de
la part des mouvements d'extrême-droite de l'époque? Par le biais
des aventures de son personnage fictif, Gen Rokkôji, Yamagami pose une
loupe sur le Japon de la fin des années 60. Le contexte politique international
de l'époque est très lourd. Mao Zedong en Chine, la Guerre du
Vietnam… du rouge partout... Le Japon devient alors l'un des pions importants
du dispositif américain contre la menace 'commie'. Membres d'organisations
de gauche, des partis communiste et socialiste, de syndicats...nombreux font
l'objet de mesures de répression. Pour de nombreuses raisons, le mécontentement
de la jeunesse nippone monte, grossit et finit par connaître son 'Mai
68' en… janvier de la même année. 'Les Vents de la Colère'
plante le décor. Les rapports de pouvoir entre l'Etat et ses citoyens.
Le processus de re-militarisation. La renaissance d'un patriotisme primaire…
(d'une idéologie fasciste?). Pour dépeindre tout ça,
Yamagami utilise le trait du maître Osamu Tezuka. L'ambiance est oppressante.
Derrière parfois un dessin naïf, certains passages sont résolument
violents et sanglants. Le graphisme est assez dynamique. Il perd néanmoins
de son 'sérieux', de sa crédibilité dans certains détails
comme le nez et les pieds des personnages. On sent aussi dans le scenario
que les objectifs de l'auteur étaient trop vastes d'où parfois
un manque de rigueur et une impression de décousu. On regrette une
fin expéditive et quelque part brouillonne mais l'oeuvre n'en est pas
moins enrichissante sur le Japon de cette époque et sur l'histoire
de l'humanité en général. Lire 'Les Vents de la Colère',
ouvrage anti-gouvernemental et anti-militariste, plus de trente ans après
sa parution c'est encore comprendre entre autres, les mécanismes du
pouvoir. C'est aussi s'interroger sur l'Histoire, notre histoire, notre place
dans la société. Le volume 1 s'ouvre d'ailleurs sur ce passage
"Passé, présent, futur… Amusants ces mots... Mettez-les
dans l'ordre qui vous plaira, ça ne changera rien à leur signification."
'Les Vents de la Colère' n'est pas une oeuvre parfaite mais elle possède
une force éducative vitale qui la rapproche des meilleurs travaux d'Osamu
Tezuka et de la série 'Gen d'Hiroshima' de Keiji Nakazawa. Un manga
revendicateur !
(chRisA)