Femmes
de réconfort
Jung Kyung-a
au diable vauvert/6 pieds sous terre
Ce livre s’ouvre
sur Jan, une hollandaise qui ne veut pas retirer son chapeau de peur que tout
le monde apprenne ce qui est pour elle un honteux secret. Pourtant, 50 ans
après les faits, c’est en voyant à la télé
une femme ayant traversé les mêmes épreuves qu’elle,
qu’elle a le déclic : elle se décide à retirer
ce chapeau symbolique qui cache ces blessures marquant son âme à
tout jamais et à raconter ce qui lui est arrivé.
Seconde guerre mondiale. Se rendant compte des dégâts provoqués
par les maladies vénériennes dans les rangs des militaires japonais,
l’ état-major décida de mettre en place de façon
officielle et organisée un système de réconfort avec
mise à disposition de femmes, triées sur le volet et hygiéniquement
contrôlées pour le bon plaisir et la détente des soldats.
Et donc, comme Jan, près de 200 000 coréennes (mais aussi
chinoises, malaises ou philippines…) ont été kidnappées,
déportées, violées et souvent tuées pour le « bon
fonctionnement » du système pendant l’occupation de
la Corée par le Japon.
Un pays qui continue pourtant de nier ces viols organisés. Malgré
les demandes répétées des Halmuny, comme on les appelle
dans leur pays, et de leurs manifestations tous les mercredis devant l’ambassade
du Japon depuis 1992. Alors Jung Kyung-a a décidé de raconter
leur histoire dans ce livre pour rendre justice à ces femmes et pour
qu’elle retrouve enfin leur fierté.
Si le dessin de "Femmes de réconfort" est volontairement
sobre (pas de décors ou d’arrières plans, personnages
signifiés par de simples contours, couleurs minimalistes), c’est
qu’il se veut avant tout lisible et qu’il s’emploie à
ne pas faire d’ombre à l’essentiel : ce véritable
essai dessiné de plus de 250 pages très documenté qui
a pour objectif d’être le plus complet possible. De l’historique
de la mise en place du système à l’organisation logistique
en passant par les campagnes de "recrutement" et même la durée
du temps de réconfort accordée à chaque soldat, l’auteur
fait véritablement le tour de la question.
La narration est certes parfois un peu maladroite et quelques digressions
sont dispensables mais ce livre a le mérite de mettre un coup de projecteur
sur cet épisode méconnu de l’Histoire et de rappeler de
façon intelligente l’absurdité de toute guerre et les
barbaries qu’elle ne manque pas d’engendrer. Songez par exemple
qu’à la victoire des alliés le gouvernement japonais a
poursuivi le système des "femmes de réconfort" (en
remplaçant les coréennes et autres prisonnières libérées
par des japonaises très pauvres) pour les forces alliées afin
d’éviter viols et autres violences sexuelles... Mais oui, vous
avez bien lu ! Les optimistes diront que c’était il y plus
de 60 ans. Sauf qu’entre temps, on a eu vent, entre autres, des exactions
et autres tortures des troupes américaines en Irak…
[sullivan]