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Les images volées
Van Hasselt/Lauzon
frémok

Un couple bourgeois. Jean est photographe. Denise est comédienne. Leur vie, quotidien toujours rythmé de la même façon (les mêmes chapitres : “Rêves”, “Travail”, “Week-end”, “Lendemains” se suivent invariablement), s’enlise dans la routine. Heureusement que lui peut s’évader au travers des instantanés qu’il réalise et elle des différents rôles qu’elle endosse. Mais leur vie est bientôt bousculée par l’intrusion dans leur appartement d’un voisin qui vole une série de photos intimes du couple prises par Jean…
C’est le voisin voleur qui raconte cette histoire. En voyeur qu’il est, il observe Denise et Jean depuis sa fenêtre et décrit ce qu’il aperçoit. Et quand il ne les voit pas, il fantasme à partir des photos volées et imagine l’histoire de ce couple. Un couple forcément bancale, qui s’ennuie, qui ne survit que grâce à ses fantasmes mais qui a besoin d’autre chose. Petit à petit, il s’immisce dans leur vie et veut arracher Denise des mains de Jean pour lui donner la vie qu’elle mérite. Et l’enfant qu’elle veut.
En choisissant le voyeur comme narrateur, Van Hasselt et Lauzon voulaient bien sûr brouiller les cartes de ce récit. Car on se rend rapidement compte qu’il n’est pas possible de lui faire confiance. Comment en effet discerner ce qu’il voit depuis sa fenêtre de ce qu’il fantasme ? Comment faire la différence entre la réalité et son imaginaire ? L’entreprise est d’autant plus difficile que Denise et Jean sont artistes et que dans leurs domaines respectifs, ils se mettent en scène ou ébauchent des scénarios…Vous l’avez compris, c’est bien le lecteur, abandonné par les auteurs, qui doit devenir, in fine, son propre narrateur s’il veut remettre de l’ordre dans cette histoire, qui devient alors son histoire. La manipulation narrative est donc présente à tous les étages des “Images volées”. Il y a bien sûr celle des auteurs eux-mêmes, qui ont construit ce véritable dédale. Mais aussi celle du voleur qui réécrit la vie de ce couple à son gré grâce aux images qu’il possède désormais. Et bien sûr celle du lecteur, dont la version différera suivant son humeur ou sa sensibilité.
Superbement mises en scène au crayon graphite, ces “images volées”, souvent expressionnistes, démontrent une nouvelle fois la volonté du Frémok de rechercher de nouvelles voies pour la bande dessinée et d’explorer, notamment, les liens que peuvent avoir images et textes, ici des bribes de phrases comme sorties de l’inconscient du narrateur/voyeur, à moins qu’elles ne soient issues des fantasmes du couple Denise/Jean. De nouvelles voies dont le lecteur est partie prenante et qui ne sont donc pas sans risque pour lui.
Une démarche complexe, exigeante pour le lecteur, mais précieuse.

[sullivan]

 

 


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