L’affaire
des affaires. 1. L’argent invisible
Robert-Lindingre/Astier
dargaud
S’il y a bien une
chose que l’on ne peut reprocher à Denis Robert c’est de
manquer de pugnacité et de détermination. Mis en cause dans
l’affaire Clearstream, objet de diverses plaintes en diffamation relatives
à ses enquêtes, il aurait pu se sentir découragé,
être intimidé et tout laisser tomber. Il n’en est rien.
L’homme est plutôt du genre à rebondir quand une difficulté
apparaît. Voire à contre-attaquer ! En changeant de média
si le besoin s’en fait sentir. Ainsi, après des documentaires
(vous vous souvenez très certainement de l’édifiant “L’affaire
Clearstream racontée à un ouvrier de chez Daewoo” en 93),
des romans, des essais (on peut notamment citer les excellents “Révélations”
et “Deux heures de lucidité : entretiens avec Noam Chomsky”,
tous deux publiés aux Arènes), notre journaliste revient à
la bande dessinée après le premier essai infructueux de “Tout
va bien” (Thomas Clément, le dessinateur de la série,
a-t-il finalement trouvé l’aventure trop risquée ?).
Au coeur d’un incroyable imbroglio judiciaire, victime de rumeurs folles
(certains journalistes ont sous-entendu qu’il était le corbeau
de l’affaire Clearstream), perçu comme une menace par nombre
de politiques et d’industriels, Denis Robert a décidé
de montrer dans cette nouvelle série (qui comprendra 3 tomes) comment
on en est arrivés là ! Voilà pourquoi, après
une courte introduction partant de l’affaire Clearstream qui l’a
plongé dans ce maelström médiatique et l’a, du coup,
fait connaître du grand public, le roman graphique fait rapidement un
bond en arrière de plus de 10 ans pour raconter l’histoire depuis
le début. La suite n’est donc, finalement, qu’un long flash
back mettant en scène la vie de Denis Robert.
Mis en images par le trait volontairement sans fioritures (il y avait tout
de même plus de 200 pages à livrer) mais efficace de réalisme
(à part quand il doit représenter des personnages célèbres)
de Laurent Astier (également aux commandes de la très bonne
série “Cellule Poison”), ce premier tome, raconté
à la première personne, fait véritablement d’une
pierre deux coups. Il nous permet en effet de découvrir le parcours
professionnel de Denis Robert, qui, d’abord employé par Libération,
décida ensuite de travailler en free lance pour gagner en indépendance
et pouvoir aller au bout de ses enquêtes mais aussi sa personnalité
(ce tome 1 le montre curieux, idéaliste et passionné), les doutes
qu’il a pu connaître ou les difficultés que cela a pu faire
peser sur sa vie de famille (il assume d’ailleurs clairement sa responsabilité
dans ce domaine). Mais il est aussi et surtout l’occasion pour l’auteur
de revenir de façon limpide, presque pédagogique (on sent toujours
la volonté chez lui de vulgariser les mécanismes financiers
en jeu) sur ses découvertes : la pratique répandue de la
corruption dans les partis politiques, l’opacité du système
bancaire qui permet les fuites de capitaux sales vers les paradis fiscaux
ou encore le peu de volonté des élus européens de changer
cette situation…
Ce livre, très rythmé car écrit comme un polar, est un
nouveau pavé, édifiant, balancé dans la mare par Denis
Robert alors que le monde découvre avec effarement les dérives
de notre système économico-financier. Une œuvre citoyenne
de salut public !
[sullivan]