Valse
avec Bachir
Folman/Polonsky
casterman/arte éditions
En 1982, jeune appelé
israélien, Folman est envoyé à Beyrouth alors que la
guerre du Liban fait rage. Il fut, comme beaucoup de soldats de son âge,
témoin des massacres de Sabra et Chatila. Alors que les chars israéliens
“sécurisaient les lieux”, les phalangistes, milices chrétiennes
libanaises, exécutèrent, c’est le mot, des centaines de
réfugiés palestiniens pour venger la mort de leur président
Bachir Gemayel, assassiné quelque temps auparavant. Conscients des
atrocités qui étaient en train d’être perpétrées,
les soldats alertèrent leur état major mais reçurent
l’ordre de ne pas s’interposer…20 ans plus tard, pourtant,
Folman se rend compte, en discutant avec des amis présents avec lui
sur ces lieux, qu’il a tout oublié.
“Valse avec Bachir” relate sa quête pour recouvrer la mémoire :
ses fréquents voyages pour rendre visite à ses amis d’alors,
pour réassembler les pièces du puzzle ou ses rendez-vous chez
le docteur pour tenter de comprendre comment son cerveau a pu mettre de côté
de telles horreurs, alternent avec ses souvenirs, rares et flous au début
du récit puis de plus en plus fréquents et clairs à mesure
qu’il avance, de cette période passée sous les drapeaux.
Car pour l’auteur, il est évident que sans passé, on ne
peut avoir d’avenir. Cette conviction vaut pour les hommes mais aussi
pour les états, et notamment Israël, qu’Ari Folman aimerait
voir faire ce même travail de mémoire pour ensuite, enfin, avancer
vers la paix.
Folman et Polonsky n’ont pas attendu le succès de leur film (plébiscité
par l’équipe positiverage et césar du meilleur film étranger
en 2009) pour décider de l’adapter en bande dessinée puisque
Folman commença à y travailler un an avant que le film soit
fini. Cela paraissait somme toute logique, le dessin étant à
la base du projet. Logique mais plus compliqué que ça en a l’air.
Car le cinéma (et ses 24 images par seconde) et la bande dessinée,
malgré des points communs évidents (le cadrage, notamment),
n’ont pas la même grammaire. L’auteur explique d’ailleurs
dans l’interview proposée en bonus à la fin du livre,
très riche en enseignements, avoir passé beaucoup de temps à
retravailler le rythme (en structurant les scènes en séquences
composées de doubles pages pour qu’elles soient clairement repérables),
la longueur (le roman graphique impose un format forcément plus réduit
que le cinéma) et la narration elle-même (le livre ne peut compter
que sur un seul sens, la vue, pour faire passer son message, alors que le
cinéma peut également solliciter l’ouïe). Pour un
résultat tout aussi inspiré qui doit beaucoup à ce traitement
particulier des couleurs et à ce trait réaliste.
Ceux qui n’ont pas vu le film découvriront donc un récit
engagé sur le devoir de mémoire. Quant aux autres, ce roman
graphique leur donnera l’occasion d’apprécier le travail
d’adaptation, lié aux contraintes de la narration graphique,
d’Ari Folman.
[sullivan]