Une histoire populaire de l’empire américain
Zinn-Buhle/Konopacki
vertige graphic
Adapter “Une histoire populaire des Etats-Unis d’Amérique”, ce must du livre d’histoire signé Howard Zinn, l’un des livres les plus édifiants qui existent : le projet pouvait sembler aussi excitant que risqué. Pensez-donc ! Plus de 600 pages d’un travail de recherche aussi précieux qu’impressionnant à mettre en images sans le trahir. C’est pourtant le tour de force que les auteurs ont ici réussi. Bien sûr il leur a fallu faire des choix -voilà pourquoi cette version dessinée couvre surtout la période allant de 1890 à nos jours- et trouver une nouvelle façon de raconter -en choisissant, de façon fort judicieuse, Howard Zinn lui-même comme narrateur faisant une grande conférence à un public dont nous faisons partie- mais ils ont su préserver l’essentiel : la volonté de Zinn de proposer une autre version de l’Histoire américaine officielle, faite de propagande et de mensonges, en nous faisant voir l’envers du décor et en donnant la parole aux grands oubliés des manuels scolaires.
Les auteurs ont d’ailleurs pris l’objectif de l’historien américain au pied de la lettre en faisant intervenir des témoins directs des évènements, comme Black Elk (un indien présent lors des massacres de Wounded Knee), le chanteur folk Woody Guthrie (relatant la tuerie des grévistes du charbon par l’armée à Ludlow) ou encore Augusto Sandino (exposant les diverses stratégies étatsuniennes pour soutenir les dictateurs qui leur étaient favorables dans son pays le Nicaragua) au cœur même de la présentation de Zinn.
Le livre fait ainsi entendre les innombrables voix (montant des grèves contre l’exploitation des patrons, des mutineries pendant les guerres, des marches pour les droits civiques) qui se sont élevées pour obtenir plus de droits et de libertés mais donne aussi à voir la violence et la répression que l’état américain y a régulièrement opposé.
Ainsi, graduellement, l’œuvre fait ressortir une constante macabre de la politique américaine : la violence et les bains de sang (génocide des indiens, régime ségrégationniste de type apartheid dans le sud, assassinats extrajudiciaires…) sur lesquels la bannière étoilée s’est construite. Elle met également en exergue la progressive prise de conscience de ses gouvernants qu’une bonne guerre à l’étranger faisait d’une pierre deux coups : elle était bonne pour l’économie et faisait oublier les problèmes intérieurs (notamment les conflits de classes) en ralliant le peuple contre de nouveaux ennemis extérieurs. En conséquence, à partir de leur intervention aux Philippines, les Etats-Unis attaquèrent systématiquement les pays du monde où leurs intérêts économiques étaient en jeu : intervention au Mexique en 1913, en Europe pendant les deux secondes guerres mondiales, au Vietnam, en Irak dans les années 90 et 2000 et j’en passe…la liste serait trop longue à établir.
Très proche bien sûr d’un Chomsky et de son “De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis”, cette nouvelle “Histoire populaire”, aux choix graphiques rappelant le travail de P. Squarzoni avec ce mélange de photos d’archives et de dessins, est un cours d’histoire comme vous en avez rarement entendu. Edifiant mais effrayant aussi quand on songe à ce que les américains ont été et sont peut-être encore capables de faire pour protéger leur empire. Une lecture un peu dense mais franchement incontournable tant la démonstration de Zinn est imparable. Magistral.
[sullivan]