Rébétiko
Prudhomme
futuropolis
Athènes, octobre 1936. Réfugiés turcs et déracinés des îles grecques s’entassent dans les bidonvilles aux portes de la capitale. La journée, on fume le narguilé, on vend du haschich, on invente des embrouilles pour gagner quelques drachmes et on tente d’esquiver les policiers. Le soir venu, on prend son bouzouki, ou son baglama, et on joue des rythmes hypnotiques, des mélodies mélancoliques, on chante le quotidien de ces bas-fonds, la misère, la douleur de l’exil ; l’amour aussi et l’on danse, comme on entre en transe, à l’appel du rébétiko. Comme si c’était la dernière fois. Comme si sa vie en dépendait. Car depuis la prise de pouvoir du dictateur Métaxas, les rébètes sont considérés comme des fauteurs de trouble qu’il faut mâter. Alors on casse leurs instruments et on envoie ces marginaux au profil oriental trop prononcé pour le nouveau gouvernement fasciste en prison…
Vous l’avez compris, le personnage principal de ce récit n’est pas un être de chair et de sang mais bel et bien une musique, le rébétiko, que Prudhomme se propose ici de camper sans pouvoir nous la faire écouter. Une gageure ! Et pourtant, au travers d’une journée et d’une nuit dans la vie de 5 copains, son évocation parvient admirablement à saisir l’insaisissable : l’esprit même du rébétiko, via les ambiances louches de ces cafés, les esprits embrumés par les narguilés, les gestes des danseurs habités et les regards séducteurs ou au contraire provocateurs échangés. Bref tout ce qui fait l’essence de cette musique qui devînt bien plus qu’une musique dans le contexte de 1936 : un acte de résistance face au fascisme et une sorte de Carpe Diem des bas-fonds.
“Rébétiko” s’avère finalement être une ode à la liberté inattendue et pleine de vie mise en image par un dessin subtil et très évocateur. Indéniablement l’une des très bonnes surprises de cette rentrée.
[sullivan]