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Berlin. Livre deuxième : ville de fumée
Lutes
delcourt

Avec la réédition en avril dernier du premier tome dans la collection outsider, Delcourt avait annoncé la sortie rapide de sa suite. L’éditeur a tenu promesse. 5 ans après, les fans de “Berlin” peuvent enfin découvrir ce que sont devenus l’apprenti peintre Marthe Müller et le journaliste Kurt Severing. Entre autres, car l’intrigue de “Berlin” est constituée de bien d’autres fils qui se mêlent et s’enchevêtrent pour tenter de saisir un peu de l’atmosphère qui régnait dans la capitale allemande dans les années 30. Une ville où Silvia, depuis la mort de sa mère lors des manifestations du 1er mai, tente de survivre tant bien que mal dans la rue ; où le père de David découvre que son fils fait l’école buissonnière pour vendre le journal du parti communiste à la criée ; où Kurt Severing est chargé de recueillir les témoignages des personnes présentes lors de la tuerie du 1er mai pour faire toute la lumière sur ces évènements (la Schupo, la police, avait ouvert le feu sur les manifestants) ; où Margarhete s’est mise en tête de divertir Marthe en l’absence de Kurt…Ce qui n’est pas très compliqué car, peut-être pour oublier la montée inexorable du nazisme et les discours ouvertement antisémites de plus en plus fréquents, la vie nocturne berlinoise n’a jamais été aussi dynamique, entre boîtes érotiques, découverte du jazz venu des States et cocaïne.
Disons le tout de go : rarement une œuvre aura su aussi bien saisir la fabrique de la haine ordinaire, la montée en puissance de la violence xénophobe que “Berlin”. Patiemment (une fois le dernier tome sorti, le triptyque compilera tout de même plus de 600 pages), ce roman graphique (avec sa narration très écrite et littéraire et cette ligne claire volontairement lisible et sobre, il correspond incroyablement bien à cette appellation) démystifie en quelque sorte cette période noire de l’histoire allemande et mondiale. Car si l’on peut maintenant avoir l’impression que la montée du nazisme avait quelque chose d’inéluctable, Lutes démontre brillamment que tout cela ne s’est pas fait en un jour. Et il y eut en effet beaucoup de signes avant coureurs -des injures et actes antisémites de plus en plus répandus, des défilés des membres du parti national socialiste en uniforme dans la rue au vu et au su de tout le monde et même l’élection au Reichstag de 107 députés du NSDAP- avant qu’Hitler n’arrive au pouvoir.
Bien sûr, une bonne partie de la population était trop occupée à essayer de survivre dans cette période de crise économique pour pouvoir se soucier de politique mais beaucoup d’autres, notamment parmi les élites, étaient alors affairés à sortir, à s’encanailler aux rythmes endiablés du jazz, quelque peu aveuglés par les promesses du capitalisme…
Puissance romanesque et démonstration historique édifiante : s’il clôt ce triptyque avec la même inspiration, ce récit captivant rentrera à coup sûr dans le cercle très fermé des chefs d’œuvre de la bande dessinée.

[sullivan]

 

 


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