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La genèse
Crumb
denoël graphic

Mais quelle mouche a bien pu piquer Robert Crumb quand il décida de s’attaquer à la Genèse, lui le pape de l’underground du comics américain surtout connu pour ses récits aussi déjantés que portés sur le sexe ? Pour en faire, qui plus est, une adaptation aussi respectueuse que possible, l’auteur précisant en préambule “Moi, R. Crumb, ai, au mieux de mes aptitudes, fidèlement retranscrit chaque mot du texte original”. Difficile à dire. Peut-être voulait-il laisser une trace plus honorable et respectable ?
En tout cas, l’américain peut se vanter, et Denoël graphic (pour la France) avec lui, d’avoir réussi le coup éditorial de cette rentrée ! Car au-delà du buzz, à mesure que l’on avance dans les chapitres, ce livre s’impose progressivement comme une évidence au lecteur, à tel point que l’on finit par se demander quel autre dessin que celui de Crumb, charbonneux, touffu et vibrant, pouvait mieux illustrer la saga de ces lignées devenues célèbres. Grâce à ce nouvel écrin très crédible (Crumb a fait un travail de documentation conséquent pour représenter au mieux habits, outils ou faciès), le lecteur peut (re)découvrir le recueil de textes qui a le plus marqué les civilisations occidentales.
Il y retrouve son style particulier, fait de répétitions, de phrases parfois confuses, d’incongruités (certains des premiers hommes vécurent jusqu’à 800 ou 900 ans !) et de passages monotones (comme lorsque l’on passe en revue, une par une, les lignées des descendants de Sem, Chan et Japhet dans le chapitre 4). Il voit aussi au travers de ces récits le reflet de leur époque, où l’on pratiquait encore les sacrifices et l’esclavagisme et où régnaient le polythéisme (“voici l’homme devenu comme l’un de nous”, ch.3), la polygamie, le droit d’aînesse ou la circoncision.
Il peut également guetter les traces d’intérêts très humains, ceux de la caste des prêtres qui a rassemblé et mis en forme ces textes à l’époque (vers 600 av. J.C.), qui transpirent de ces écrits pourtant censés être la parole de Dieu ! On sent ainsi régulièrement ses efforts (dans la place que les femmes y occupent et surtout au chapitre 3 quand la responsabilité de la chute lui est imputée et que sa conséquence est évoquée : “et pour ton homme tu te languiras, et lui te dominera”) pour transformer le matriarcat traditionnel de jadis en patriarcat ; sa volonté d’asseoir son pouvoir en installant la crainte de Dieu (“J’effacerai de la face de la terre l’homme que j’ai créé”, ch.6) et de hiérarchiser la société en se plaçant en haut de la pyramide (“Maudite soit la terre à cause de toi ! Dans la peine tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie”) ainsi que son désir d’organiser la société suivant des règles (“Qui verse le sang de l’homme, par l’homme verra son sang versé”, ch.9).
C’est d’ailleurs la grande qualité de cette magistrale adaptation dessinée : rendre plus accessibles ces textes austères et parfois opaques. Les rendre plus parlants aussi car ils apparaissent ici pour ce qu’ils sont vraiment : la volonté pour ceux qui les ont assemblés, de montrer la puissance et la supériorité de leur dieu, le Dieu d’Abraham, dans une société encore polythéiste et de défendre leurs propres intérêts. Et dire que ce qui a peut-être été le premier ouvrage de propagande de l’histoire influence encore notre société actuelle… Ils étaient forts ces prêtres.

[sullivan]

 

 


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