Des souris et des hommes
Steinbeck/Bertola
delcourt
Déjà transposé à plusieurs reprises au théâtre ou au cinéma, ce roman de Steinbeck n’avait étonnamment jamais encore été adapté en bande dessinée. Pierre-Alain Bertola, qui portait ce projet en lui depuis plus de 20 ans (les protagonistes de l’histoire ont d’ailleurs influencé certains de ses précédents travaux pour la bd ou l’opéra), revient à la bd (sa dernière œuvre, “Les sept couleurs du noir”, sortie chez Futuropolis, date de 1990), après avoir travaillé sur la scénographie d’expositions, au théâtre et à l’opéra ou illustré des ouvrages, pour en livrer une première version dessinée qui fera date.
En effet, son choix graphique -un magnifique lavis de noirs et de gris qui met en avant l’ambiance sombre des années de dépression économique d’après la crise de 29 aux Etats-Unis plutôt que les détails physiques des personnages ou des paysages- en totale adéquation avec la volonté de Steinbeck de ne pas donner accès aux états d’âme des protagonistes pour ne montrer que leurs actes ou leurs paroles, lui permet de restituer visuellement toute la force dramatique du récit.
Dont la trame, plutôt simple, tourne autour de l’amitié qui lie deux hommes : Lennie et George. L’un est grand, une véritable force de la nature mais retardé mental. L’autre, George, plus petit et frêle mais intelligent, veille sur lui comme un grand frère. Car Lennie ne sait pas maîtriser sa force. Et cela risque bien sûr de lui attirer des ennuis. D’ailleurs les deux hommes ont déjà dû s’enfuir du ranch de Weed où ils travaillaient car une femme a accusé Lennie de l’avoir violée. Alors, quand la jolie femme du fils de leur nouveau patron commence à venir leur tourner autour, George comprend qu’il va lui falloir protéger son compère…
Au travers de l’histoire tragique de George et Lennie, c’est bien entendu un plus large portrait que Steinbeck brosse ici : celui d’une société à deux vitesses dans laquelle le rêve américain n’est pas accessible à tous et où ce sont souvent les mêmes, les laissés-pour-compte de toutes sortes : handicapés, noirs, ouvriers, qui trinquent. Surtout lorsqu’ils refusent de rester à leur place…
Une démonstration forte et limpide que Bertola a très bien su restituer (notamment sa dimension sociale) dans cette adaptation à la fois fidèle (l’auteur n’a pas changé une virgule aux textes qu’il a utilisés) et très personnel de l’œuvre de Steinbeck. Une réussite.
[sullivan]