L’affaire des affaires. Tome 2 : L’enquête
Robert/Astier
dargaud
De Villepin accusé, un bien mystérieux corbeau qui menace, Sarkozy qui veut "accrocher les responsables à un croc de boucher", un informaticien véreux, des carnets des renseignements généraux que l’on retrouve par miracle : les évènements ont pris une tournure telle que l’on en oublierait presque (mais c’était peut-être là l’objectif…) que l’affaire Clearstream, c’est, au départ, tout autre chose. Avec "L’affaire des affaires", Denis Robert entend montrer comment on en est arrivés là et ce que lui fait au beau milieu de tout cet imbroglio.
Après avoir suivi le journaliste au travers de ses nombreuses rencontres (qui alimentent d’ailleurs ses divers projets –de films, romans, essais ou bds) avec des juges, indicateurs ou corrupteurs un peu partout en France ou en Europe, le reportage dessiné se recentre désormais clairement sur Clearstream dans ce tome 2. Pour Robert, cette véritable banque des banques basée au Luxembourg est le symbole de toutes les dérives du capitalisme. Et "L’enquête" montre ses efforts (coups de fil, faxs, sollicitations en tous genres) entre Metz, Paris et le Luxembourg pour tenter de réunir des documents ou des témoignages prouvant la présence de comptes non-publiés et l’existence de programmes informatiques permettant de provoquer des "pannes" effaçant alors à jamais des opérations top-secrètes, pratiques pouvant permettre le blanchiment d’argent sale au beau milieu de l’Europe.
L’enquête est un véritable combat. Celui de David contre Goliath. Car Robert, à mesure qu’il approche de la "vérité", se rend compte que Clearstream est complètement intégré au système (en Mai 2000, 94 banques internationales étaient actionnaires de Cedel -qui allait peu de temps après changer de nom et devenir Clearstream- et Robert Douglas, son président de l’époque, était alors secrétaire particulier de David Rockfeller…) et que celui-ci ne va pas se laisser faire. Les assignations en justice commencent alors à pleuvoir de partout, on tente de décrédibiliser le journaliste en le faisant passer pour un gauchiste aigri, il reçoit des menaces en tous genres…Pourtant Robert tient le coup et les premières victoires semblent arriver : en effet, la commission d’enquête parlementaire (dirigée par Peillon et Montebourg), diligentée suite à ses révélations, met directement en cause le Luxembourg dans le blanchiment de l’argent sale et l’associe à un paradis fiscal dans ses conclusions. Mais c’est une victoire amère : après la colère de Juncker, le premier ministre luxembourgeois, celui-ci reçoit la légion d’honneur des mains de Chirac un mois plus tard ! "Le système" est obligé de fermer les yeux sur les magouilles et la corruption car elles contribuent largement à le faire tourner…
Fruit d’une enquête incroyablement tenace et courageuse, "L’affaire des affaires" est un récit passionnant. Non seulement il se lit comme un polar (le rythme est haletant et le trait dynamique) mais il fait aussi, grâce notamment à quelques métaphores bien trouvées d’Astier, œuvre pédagogique en démêlant le sac de nœuds de la finance et en rendant concrets des concepts par nature abstraits. Et quand il fait le lien entre un établissement comme Clearstream et les licenciements boursiers actuels, la boucle est bouclée et l’impact sur le lecteur assuré. La citation d’Al Capone qui ouvre l’un des chapitres, "Le capitalisme est un racket légitime organisé par la classe dominante", prend alors tout son sens…Salutaire mais quand même assez terrifiant !
[sullivan]