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Faire le mur
Le Roy
casterman

Maximilien Le Roy a rencontré Mahmoud Abu Srour lors de son premier voyage en Palestine en 2008 dans le cadre d’ateliers de dessin organisés par le centre culturel du camp d’Aïda. Ils ont à peu près le même âge, 22-23 ans, ont une passion en commun, le dessin, et au-delà de ça la même envie de changer le monde : ils se lient rapidement d’amitié et, un an plus tard, Le Roy retournera voir son ami avec pour objectif de faire le récit dessiné de sa vie.
Bien sûr, Mahmoud n’est pas un philosophe célèbre mais "Faire le mur" a tout de même bien des points communs avec "Nietzsche", la précédente œuvre, remarquée, de Maximilien Le Roy. A commencer par le fait que l’auteur focalise ici une nouvelle fois sa narration sur un unique personnage central, qui a, de plus, la même obsession que Nietzsche : la liberté. Si le philosophe entendait s’affranchir des codes moraux et religieux de l’époque pour se rapprocher de l’absolu, Mahmoud, à l’image de tous les palestiniens, doit subir toutes les entraves à la liberté qu’Israël fait subir à son peuple pour lui rendre la vie impossible. Entre le mur de séparation qui encercle déjà les deux tiers de la Cisjordanie, les innombrables check-points permanents où l’on peut attendre des heures, les blocs de béton et autres monticules de terre qui bloquent bon nombre de routes ou l’autorisation spéciale que les palestiniens doivent obtenir pour se rendre en Israël : c’est une véritable occupation du territoire que l’état hébreu pratique. Sans parler des colonies qui s’implantent. Alors, chaque palestinien a un truc pour s’évader. Pour Mahmoud, ce sont ses crayons et les rencontres avec les européens, surtout les jeunes filles comme Audrey…
"Faire le mur" pourrait n’être qu’un récit, réussi, parmi d’autres sur la situation dramatique et scandaleuse de la Palestine si, chemin faisant, ce portrait attachant ne se doublait d’une réflexion mature et édifiante sur les notions de terrorisme et de violence au travers des deux derniers siècles. En prenant des exemples concrets issus de l’histoire mondiale récente, Le Roy démontre que ces notions sont subjectives et mouvantes dans le temps. En rappelant, par exemple, que Nelson Mandela a été longtemps considéré comme un terroriste (quand il luttait contre l’apartheid dans son pays) par le congrès américain (notamment) avant de devenir le héros que l’on connaît maintenant, l’auteur oblige le lecteur à considérer le conflit israélo-palestinien sous un angle moins médiatique, plus objectif et historique.
Enrichi d’un album de Mahmoud, d’un reportage photo de Maxence Emery et d’un entretien avec Alain Gresh qui prolongent avec grand intérêt la réflexion initiée dans le récit, "Faire le mur" (au dessin toujours aussi juste ponctué, comme dans "Nietzsche", de fuites graphiques, œuvres ici de Mahmoud) est un bijou de reportage dessiné dont l’engagement et la démarche humaniste ne manqueront pas de rappeler Philippe Squarzoni. Une œuvre qui installe désormais Maximilien Le Roy parmi les auteurs à suivre absolument. Surtout lorsque l’on sait qu’il travaille actuellement sur des projets plus qu’intéressants : l’histoire vraie d’un soldat français ayant rallié la résistance vietnamienne durant la guerre d’Indochine, le parcours d’un objecteur de conscience israélien et une fiction contemporaine autour de la guerre d’Algérie. Inutile de dire que l’on a hâte de voir ce que cela va donner !
[sullivan]