Face cachée
Runberg/Martin
futuropolis
Qui aurait pu penser que Sylvain Runberg, notamment scénariste de l’excellente série "Orbital" (avec Pellé, chez Dupuis) ou de "London Calling" (avec Phycil, déjà chez Futuropolis) était un grand fan de manga ? De ses paginations parfois impressionnantes ou de ses mises en scène très cinématographiques ? Et comme de son côté Olivier Martin est marié à une japonaise et a vécu plusieurs années au pays du soleil levant, il ne restait plus à Futuropolis qu’à leur offrir le format adéquat pour que les deux hommes puissent plancher sur "leur" manga.
Sans surprise, le récit se déroule donc à Tokyo. On y suit le quotidien d’un salaryman, Satoshi, qui travaille toute la semaine comme analyste financier pour une grosse boite et ne repart voir sa femme et son enfant que le week-end, faute de temps. Boulot harassant au bureau, métro, dodo au capsule hôtel avant de redémarrer la même sempiternelle journée. Après le travail, il envoie des mails à son épouse pour rester en contact avec elle ou va parfois à des soirées beuveries ou karaoké avec ses collègues à "l’invitation" (il est fortement conseillé d’y aller…) de son chef. Une routine bien peu réjouissante que Runberg prend le temps d’installer pour bien faire ressentir le côté répétitif et névrosant de cette vie réglée à l’avance, dont rien ne dépasse. Ou plutôt dont Satoshi ne laisse rien dépasser. Car alors que l’on commence à croire cet homme sérieux et bien sous tous rapports, presque lisse finalement, on découvre qu’il entretient en fait une relation secrète avec Mayumi, une jeune collègue…
"Face cachée", avec son dessin léger et élégant (des crayonnés poussés rehaussés de lavis de gris), ressemble d’abord à un documentaire. Organisation hiérarchique, mode de vie basé sur le travail, relations avec les supérieurs, discussions très politiquement corrects, discipline : Runberg décrit en effet avec une précision d’ethnologue la société nippone. Puis, au moment où il commence à ronronner, le récit introduit une première surprise, un premier rebondissement. On comprend alors que ce ne sera pas le seul. Car comme le titre pouvait le laisser présager, c’est en fait à l’hypocrisie de cette société japonaise, à sa perfection de façade et à ses secrets cachés que Runberg et Martin s’attaquent ici.
Se rapprochant de la perfection formelle des grands mangakas tel Taniguchi, "Face cachée" réussit clairement son coup avec ce premier tome. La fin du diptyque nous dira cependant si le récit appartient à la catégorie des exercices de style habilement réussis ou des chefs-d’œuvre!
[sullivan]