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Par les sillons
Fortemps
frmk

Le Frémok ne fait décidément pas les choses comme les autres. Preuve en est une nouvelle fois avec ce livre qui se présente comme un drôle d’objet. Grand format. Avec une jaquette qui vient le recouvrir comme un protège-cahier. Si on la retire et qu’on la déplie, on obtient une sorte de grand poster. Ne reste plus alors que l’ouvrage, brut, nu. Sans indications, ni inscriptions. A part un transparent collé à l’intérieur, au début, qui donne les renseignements d’usage sur l’auteur et l’éditeur. Un transparent comme un clin d’œil aux rhodoïds que Fortemps utilise comme support depuis qu’il les a projetés dans son dispositif de cinémécanique pour "Chantier Musil", projet chorégraphique de F. Verret (dont on peut avoir un aperçu avec le livre éponyme, également paru au frémok, si l’on n’a pas eu la chance de voir cela sur scène).
L’intérieur est bien entendu à l’avenant. Sans surprise : si l’on ajoute la couverture, bien peu engageante, on peut dire que le lecteur savait indubitablement à quoi s’attendre. A un récit fort singulier. Muet. Au travail graphique extraordinaire. Très sombre. Fait de noirs et de gris que Fortemps travaille en plusieurs couches, qu’il griffe, malmène, caresse, raye, triture, ensuite, pour leur donner l’allure de flashs obsédants, de souvenirs refoulés, de scènes trop difficiles à oublier. Sur ces pages, très souvent divisées en deux cases égales, s’étalent, la plupart du temps, des paysages désolés, des maisons mornes, des arbres tristes. Si Vincent Fortemps insiste tant sur ces scènes, c’est parce qu’elles sont le reflet de l’état mental des protagonistes. Délabré, errant, dévasté. Il faut dire qu’il est ici question de guerre : de ses blessures qui ne se referment pas, de ses névroses que l’on ne parvient pas à guérir, de ses images imprimées dans le cerveau de ceux qui en sont revenus.
Vous l’avez compris, "Par les sillons" est une œuvre exigeante avec le lecteur, qui lui demande de faire autant appel à ses sensations qu’à sa raison pour donner du sens à ce qu’il voit. Elle ne parlera pas à tout le monde, notamment à ceux qui s’aventurent rarement hors des sentiers battus de la bd. Mais elle ravira les autres, amateurs de nouvelles expériences graphiques et narratives qui n’ont pas peur de se perdre en cours de route…
[sullivan]