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La colline empoisonnée
Nadolny Poustochkine
futuropolis

Nous suivons d’abord, au Cambodge, la vie d’un jeune novice. Nettoyage, prières, marche pour aller chercher de l’eau ou faire l’aumône : l’auteur prend son temps pour nous faire entrer dans le rythme contemplatif (et même méditatif) des tâches quotidiennes à effectuer que le garçon est souvent tenté d’esquiver pour aller jouer quelques instants et retrouver sa liberté. Puis, presque sans crier gare, nous nous retrouvons en France, dans le quotidien de Manu, jeune écolier qui vit dans une cité de banlieue avec sa maman et son frère aîné, souvent autoritaire avec lui.
Deux récits qui n’ont, à première vue, pas grand chose en commun, mais qui se révèlent en fait progressivement très proches. En effet, des liens, des passerelles géographiques apparaissent entre eux, certains, anodins, comme l’apparition récurrente d’un papillon, ou d’autres, plus importants, comme la nouvelle camarade de classe de Manu, réfugiée cambodgienne. Si les deux parties échangent, se parlent, communiquent, c’est que Manu a envie de comprendre d’où viennent la tristesse, la crainte que la jeune fille porte en elle. Et c’est finalement la nuit, par l’intermédiaire de son inconscient, qui mêle ses angoisses de petit garçon, l’attitude dominatrice et violente de son frère et l’histoire fantasmée de sa camarade, que les différentes pièces du puzzle s’assemblent au cours de cauchemars effrayants dans lesquels Manu se retrouve menacé par un autre garçon, cambodgien, qui le retient prisonnier car il a trahi l’Angkar et la révolution…
Magnifique visuellement (un traitement aux lavis de gris, très asiatique, uniquement tacheté d’orange -les robes des moines- ou de rouge -le sang versé par les khmers) et savamment construit, "La colline empoisonnée" traite de l’insouciance de l’enfance, de son innocence, de son imaginaire ainsi que du génocide khmer à hauteur de gamin. Envoûtant et onirique, le récit parvient à aborder des thèmes graves -la violence, la séparation, le génocide, la mort- avec légèreté, sensibilité et poésie (avec de très belles trouvailles comme le cerf-volant ici symbole de liberté ou les corbeaux noirs menaçants figurant les khmers). Brillant. Probablement l’un des romans graphiques de l’année.
[sullivan]