La cage
Vaughn-James
les impressions nouvelles
Une cage en plein désert, puis une pyramide en ruines. A laquelle succède une chambre. Qui se remplit rapidement de sable. Puis un musée. Bientôt envahi d’une végétation luxuriante. Enfin, une ville, ultramoderne, alignant les gratte-ciels. Des lieux qui se succèdent sans qu’un rapport clair entre eux n’apparaisse. Et sans âme qui vive pour les humaniser. Mais oui vous avez bien lu : ce récit raconte une histoire (mais laquelle ?) sans personnage !
Voici un résumé qui a tout pour rebuter le lecteur, je le concède, mais qui ne trahit pourtant en rien cette œuvre. Car avec "La cage", originellement sorti en 1975, Vaughn-James ne voulait ni plus ni moins que créer un genre nouveau, très influencé par la littérature et le nouveau roman de Robbe-Grillet et consorts, que l’on qualifia ensuite de roman visuel. Un récit sans personnage donc ou plutôt dans lequel le lecteur lui-même deviendrait le personnage central.
Chris Ware avoue mettre à l’épreuve la patience du lecteur dans ses œuvres. Eh bien Vaughn-James lui demande bien plus en lui demandant carrément d’avoir un autre rapport au livre. Un rapport qui ne peut plus être linéaire, car devenu une sorte d’enquêteur, le lecteur doit se lancer à la recherche du sens de l’œuvre. Arpentant ses espaces étranges et désolés, il se voit contraint de faire de constants allers et retours dans le récit pour rapprocher, mettre en relation, éclaircir, comprendre. Le texte présent sous cet étrange défilement de doubles pages ne l’aidera pas. Bien au contraire : il raconte même parfois le contraire de ce que l’on voit.
Non, pour se sortir de ce labyrinthe de signes et ne pas rester enfermé dans cette cage, il devra (tenter de) mettre à jour la construction de Vaughn-James : guetter ces tableaux dans les dessins qui annoncent des choses à venir ou ces images qui font écho à des pages antérieures, élucider le mystère de ce corps absent, suggéré par des vêtements, malmené, violenté et exécuté, aller au-delà des incongruités temporelles. Car si "La cage" raconte une histoire, c’est celle de cette nouvelle voie prônée par l’auteur, cette nouvelle façon de raconter, cette mise à mort du personnage et ce nouveau rôle dévolu au lecteur qui sont littéralement mis en scène.
Chef-d’œuvre d’expérimentation pour les uns, exercice intellectuel vain pour les autres, "La cage" est clairement un récit hors norme, que l’étude de Thierry Groensteen (intitulée "La construction de La cage") vient (heureusement pour la plupart d’entre nous…) brillamment éclairer en postface.
[sullivan]