archives BD

Trois Christs
Mangin/Bajram/Neaud
quadrants

Même si ce n’était pas encore de façon aussi marquée, on avait déjà senti la volonté de Valérie Mangin de tenter des aventures scénaristiques nouvelles, de proposer des formes narratives un peu plus conceptuelles, d’expérimenter de nouvelles voies formelles dans ses précédentes œuvres. Avec "Trois Christs", elle a décidé d’aller plus loin et, cette fois, de complètement assumer cette envie.
Présenté comme un récit en trois variations, "Trois Christs" est en fait une sorte de puzzle narratif. Chaque partie commence de la même façon (un sculpteur prénommé Luc se rend à Lirey, un petit village champenois, en 1353, pour réaliser une œuvre commanditée par le seigneur de Charny, le retable de la nouvelle église collégiale, que ce chevalier influent a financé), a en commun les mêmes personnages, le même décor (le petit village) et une trame très proche (qui tourne autour du saint-Suaire, linceul qui aurait enveloppé le Christ à la descente de la croix), les mêmes dessins et les mêmes textes mais raconte une histoire à chaque fois différente. Car Mangin et Bajram, qui propose là un travail graphique superbe au dessin aux contours un peu flous, incertains, en couleurs directes, ré-agencent à chaque fois textes et cases pour arriver à 3 conclusions radicalement différentes.
Mécanique parfaitement huilée, "Trois Christs" n’est pourtant pas qu’un exercice intellectuel vain. S’il s’attache à ce point à démontrer la capacité des mêmes images et textes à raconter plusieurs histoires et donc plusieurs vérités à partir des mêmes faits, c’est que le thème central de ce récit est la religion et que la différence entre réalité et illusion tient parfois, dans ce contexte, à un détail : la foi.
Et le problème, comme le montre le récit, c’est que cette foi est parfois manipulée. Car dans ces 3 variations, il y a aussi des sentiments très humains : avidité, égoïsme, recherche du pouvoir, mensonge qui ont pu changer le cours des choses et influer sur l’Histoire de façon durable.
Voici une œuvre à part, très ambitieuse mais d’une cohérence brillante, aussi originale que ludique : on peut ensuite s’amuser à déconstruire les différents récits, à retrouver les différentes citations, à comparer les différentes variations… Inutile de dire que l’on aime beaucoup cette volonté de sortir des sentiers battus de la bd…
[sullivan]