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Body World
Shaw
dargaud

Il aura finalement suffi de 2 récits, "Bottomless Bellybutton" (plus de 700 pages quand même) et "The Mother’s Mouth" sortis en France (chez Cà et Là en 2008 et 2009) pour que Dash Shaw déboule cette fois chez Dargaud en grandes pompes. Invité au Festival de Sundance pour animer son atelier de recherche et de réflexion, engagé par la chaîne américaine IFC pour la réalisation de 4 court-métrages, encensé par la critique : notre homme s’est vu, en quelques années seulement, collé le statut de nouveau petit génie de la bande dessinée américaine, de prochain Chris Ware en somme.
Jaquette renfermant le livre (très bel objet, soit dit en passant), format à l’italienne mais avec un sens de lecture vertical sur les 2 pages, ingénieuses feuilles à rabats en deuxième et troisième de couverture avec plan de la ville et trombinoscope des personnages qui permettent de les garder sous les yeux en même temps que l’on suit le récit : c’est vrai que l’on sent dés la forme de "Body World" la volonté de Shaw de proposer quelque chose de nouveau, de provoquer, de bousculer, de repousser un peu plus les limites de la bande dessinée.
Un désir qui contamine la narration elle-même, avec quelques trouvailles assez géniales quand même ! Car "Body World" raconte en fait les aventures d’un professeur de botanique, Paulie Panther, qui arrive à Boney Borough pour étudier une plante récemment découverte dans la région. Spécialiste reconnu des substances psychotropes, il se rend rapidement compte que celle-ci a des effets jamais rencontrés jusqu’à lors : elle permet en fait, après inhalation, d’entrer en communication intime (on a accès à leurs souvenirs d’enfance, à leurs états d’âme ou névroses) avec les personnes qui se trouvent dans votre entourage. Et pour représenter ces effets particuliers, et même les faire ressentir !, Shaw a eu l’idée de superposer les visages ou corps des personnages en communication intime. Les images troubles qui en résultent nous donnent une bonne idée de ce qui peut se passer dans la tête des personnages à ce moment-là. Très réussi !
Tout cela aurait vraiment pu faire de ce récit un livre culte, presqu’un chef d’œuvre, si l’histoire en elle-même avait plus de consistance. Oui, Paulie Panther (le personnage est un peu trop outrancier pour que l’on y croit vraiment d’ailleurs), le prof accro à toutes les défonces (y compris au masochisme), et son originalité vont bouleverser la vie bien tranquille de cette petite ville de banlieue et révéler toute son hypocrisie, son incapacité à communiquer, ses vices et angoisses cachées. D’accord. Mais le message n’est pas vraiment nouveau. Et on a quand même vu mieux ailleurs. Notamment parce que le dessin, un trait simple et rapide qui ne s’embarrasse pas de justesse technique (du coup, certains corps sont parfois assez approximatifs) mis en couleurs numériquement avec ici ou là quelques rajouts de gouache ou de crayons de couleur, s’il déroute (il est censé représenter le futur et l’an 2060), ne convainc pas vraiment.
Malgré ses défauts, "Body World", mélange de science-fiction, d’histoires d’ados et de style gonzo (celui cher à Hunter Thompson), reste une vraie curiosité, une expérience psychédélique de lecture dans laquelle l’auteur tente (à l’instar de Terry Gilliam dans son film "Las Vegas Parano") d’immerger le lecteur dans les effets de la défonce. Dash Shaw n’est pas encore Chris Ware donc mais on ne peut nier qu’il propose des trips des plus singulier !
[sullivan]