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Le joueur
Miquel/Godart
noctambule

La collection Noctambule affiche toujours sa volonté de servir de passerelle entre littérature et bande dessinée en proposant cette fois l'adaptation du "Joueur" de Dostoïevski. Ses deux premiers opus ("Le dernier des Mohicans" de Cromwell et "A bord de l'étoile Matutine" de Riff Reb's) s'étant révélés fort savoureux, on avait véritablement hâte de découvrir ce que cela pouvait donner.
"Le joueur" est en fait l'histoire d'Alexeï, engagé par une riche famille russe pour être le précepteur des deux enfants de Polina, la fille du patriarche, un général. Lui tombe amoureux de Polina qui répond à ses avances avec mépris et condescendance. Pourtant, son désir et sa passion, malgré les conventions et leur appartenance à des classes sociales différentes, semblent, un jour, pouvoir, trouver une issue. Mais, jeune homme de "basse extraction", son complexe d'infériorité et son obsession à vouloir démontrer qu'il peut aussi gagner beaucoup d'argent en jouant, perdront Alexeï.
"Le joueur" est un roman riche, dense et, du coup, pas évident à adapter. Godart et Miquel s'en sortent pourtant avec les honneurs. Le dessin expressionniste du premier n'a pas son pareil pour faire ressentir les doutes, la souffrance, la lutte intérieure (que l'on lit véritablement sur leurs visages) des personnages. Quant à Miquel, il parvient à rester fidèle à l'écriture singulière de Dostoïevski sans s'y perdre et à mettre en valeur ce que le roman a de vraiment fort : la souffrance, le malheur commun à tous les protagonistes. Causés par une seule et même chose : leur dépendance, que ce soit à l'amour (pour le général), aux conventions sociales (Polina) ou au désir puis au jeu (Alexeï), qui les rend esclaves des autres ou des apparences et qui les empêche de vivre leur vie librement et d'être heureux. Il y a bien sûr du Shakespeare dans ce drame russe torturé et acide dont la portée est encore très actuelle. Une belle adaptation.
[sullivan]