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L'appel de l'espace
Eisner
delcourt

Observatoire de radioastronomie de Mesa, Nouveau-Mexique, la nuit. Le radiotélescope vient de capter un message, une sorte de séquence modulée prouvant qu'une civilisation intelligente en est la source, en provenance de l'étoile de Barnard, située à 10 ans de notre planète en vol spatial. Mais plutôt que de faire remonter leur découverte, les 2 agents qui en sont à l'origine décident de gagner du temps pour réfléchir à un moyen de tirer profit de cette aubaine. Mais ils ignorent que Cobbs, qu'ils sont allés trouver au département astrométrie pour localiser l'origine du message, est un espion russe qui s'empresse de faire passer la nouvelle au Kremlin dés qu'ils l'ont quitté…Un coup de fil qui va déclencher des réactions imprévisibles, crapuleuses ou cocasses en chaîne…
"L'appel de l'espace", malgré son titre, n'est pas un récit de science-fiction. Et désolé de vous décevoir dés le début de cette chronique mais vous ne saurez, par exemple, rien de plus sur cette civilisation extra-terrestre qui a envoyé le fameux message. Car ce qui intéresse ici Will Eisner est ailleurs : c'est de mettre un coup de pied (métaphoriquement, le message) dans la fourmilière Terre et d'observer ce qui se passe ensuite. Et le moins que l'on puisse dire est que nos petites fourmis s'agitent drôlement, et dans tous les sens ! Du côté diplomatique d'abord : chaque camp -russe et américain- voulant être le premier à envoyer une navette vers l'étoile de Barnard pour rencontrer cette nouvelle forme de vie et ainsi montrer sa supériorité au monde. Mais aussi du côté industriel, où la "Multinationale", conglomérat géant parfait symbole du capitalisme sans foi ni loi, entend bien faire un lobbying agressif à la maison blanche et au parlement américain pour tirer profit de la découverte. Ou même du côté religieux puisqu'une secte, le peuple des étoiles, voit le jour, incessamment après l'annonce de la réception du message par les médias…
Différentes composantes du récit parfaitement enchâssées, narration incroyablement fluide, personnages truculents (on pourrait citer l'inénarrable président-général du Sidiami ou Rocco Stilletto, membre de la mafia new-yorkaise), découpage toujours aussi inventif (avec cette façon d'imbriquer les dessins les uns dans les autres sur la planche quasiment sans utiliser de cases, avec des exemples "d école" pages 73 et 105) : non seulement Will Eisner mène une nouvelle fois de main de maître ce polar aux ambiances d'espionnage qui revisite l'Histoire américaine durant la guerre froide mais il y ajoute également une dimension critique -envers l'être humain en général (qui, plutôt que de saisir cet instant historique unique, pense avant tout à l'utiliser à des fins partisanes ou économiques) mais aussi envers les faucons va-t-en guerre républicains américains et leur président incompétent (surtout mémorable pour la maxime ridicule qu'il ne cesse de répéter : "quand la route devient dure, les durs se mettent en route"), derrière les traits duquel on reconnaît Nixon, et les ultralibéraux sans foi ni loi symbolisés par la Multinationale- finalement assez acerbe et désenchantée.
Du très grand Eisner, encore une fois.
[sullivan]