> dans les Heartbreakers
en 1977

 

 

 


> dans les New York Dolls
en 1973

Le 23 Avril 1991, Johnny Thunders est retrouvé mort dans une chambre d'hôtel de la Nouvelle-Orleans.
Né John Anthony Genzale Jr. en Juillet 1952, membre fondateur des NEW YORK DOLLS au début des années 70 (groupe phare du mouvement proto-punk New-Yorkais qui servit de modèle à Malcolm McLAREN -un temps manager du groupe- pour ses SEX PISTOLS), puis des HEARTBREAKERS (qui accompagnèrent THE CLASH, SEX PISTOLS et les DAMNED sur le légendaire Anarchy In The UK Tour de 76), avant d'entamer une carrière solo qu'il mena de façon on ne peut plus chaotique tout au long des années 80 (même s'il a, durant cette période, écrit ce qui reste sans doute sa meilleure composition, "You Can't Put Your Arms Around A Memory"), Thunders était devenu un mythe, l'incarnation même du anti-héros rock traînant derrière lui -à l'image des figures errantes du vieil Ouest américain- son lot de légendes, dont la plus connue était qu'il avait un soir tué quelqu'un avec sa guitare.

Adulé et imité par les premiers punks, puis par les groupes glam issus de la scène heavy metal des années 80, Thunders brillait par son image outrageante et décadente, qu'il a très vite cultivé malgré lui. Dès les débuts des DOLLS, il s'est entouré de toute la vermine de la scène underground New-Yorkaise et a, grâce à elle, très vite développé une forte accoutumance à l'héroïne, ce qui lui valut plus tard, de la part de Richard Hell (qui faisait partie de la formation originelle des HEARTBREAKERS), le surnom de "Rock'n'roll Dean Martin of heroin". Son chemin a croisé maintes fois celui de junkies notoires tels que Phil Lynott (leader de THIN LIZZY), Billy Murcia (batteur des NEW YORK DOLLS) ou encore Sid Vicious (avec qui il forma un groupe à la fin des années 70, les bien-nommés THE LIVING DEAD) et son comportement erratique et ses concerts catastrophiques (il n'était pas rare de le voir perdre connaissance ou devoir appeler un docteur en plein milieu d'un set) étaient, avec le temps, devenus une habitude. Rien de bien étonnant, donc, à ce qu'il connaisse une fin aussi sordide.A première vue, tout portait à croire qu'il avait été victime d'une dernière overdose, d'autant plus que des sachets de méthadone vides et une seringue avaient été retrouvés près de son corps. Mais l'autopsie pratiquée quelques heures plus tard ne put le confirmer. La cause de son décès restait inconnue. Déjà alertées par les circonstances pour le moins étranges du décès (le corps de Thunders en position fœtale, sous une commode, au milieu d'une chambre complètement dévastée, sa seringue flottant dans la cuvette des toilettes – symbole trop lourd pour être crédible – sans parler du fait qu'il suivait une cure de désintoxication depuis 1990), les forces de l'ordre de la Nouvelle Orléans mettent sur pied une enquête avec, pour principale supposition, que Thunders se soit fait agresser dans sa chambre d'hôtel, où il aurait été dépouillé, drogué et assassiné. Le prix de la vie de Thunders ? 2000$, son passeport, une prescription de trois mois pour des substituts d'héroïne, ses chaussures et une veste en soie flambant neuve. Mais l'enquête fut vite abandonnée, faute de pistes sérieuses. Ce qui explique sans doute pourquoi aujourd'hui, ses amis et disciples de l'époque se battent pour imposer leur vérité au sujet du légendaire guitariste, dans les livres, les journaux, et, de manière nettement plus controversée, dans un documentaire qui voit enfin le jour, près de dix ans après sa réalisation.

> The Last Rock'N'Roll Movie
Octobre 2000. C'est au Raindance Festival de Londres que le réalisateur Lech Kowalski à choisi de présenter la version définitive de "Born To Lose : The Last Rock'N'Roll Movie", film sur lequel il a commencé à travailler le lendemain de la mort de Johnny Thunders. Depuis la première de "Born To Lose" au Festival de Toronto en 1999, Kowalski a monté et présenté douze versions différentes du film dans de nombreux festivals, triant sans cesse parmi les 400 heures d'enregistrement dont il disposait. Mais si la version présentée aujourd'hui est, selon lui, la dernière, une question reste en suspens: quel accueil vont réserver au film la famille et les amis de Thunders ? Car si la plupart d'entre eux ont collaboré au projet, beaucoup ont été choqués par la tournure qu'a pris le film au fil des versions. Et le résultat final ne risque pas d'arranger les choses, bien au contraire. Certes, on y voit de nombreuses images de Thunders, de sa Communion à l'âge de 10 ans à ses incroyables prestances scéniques avec les NEW YORK DOLLS (torse nu, collier de dents de requin, falzard en latex et bottes à talon aiguille, pur rock'n'roll), mais c'est surtout à une descente incroyablement dure et sombre dans l'enfer de l'héroïne que l'on assiste dans "Born To Lose". Des bagarres sur scène aux images de fixes, tout y est. Des longues heures d'interview avec David Johansen et Richard Hell, il ne reste quasiment plus rien. Seul Dee Dee Ramone et son sourire édenté réapparaissent de temps à autre. Quant aux interventions du fils et de l'épouse de Thunders, elles ont été écartées au profit de celles de groupies, dealers et autres paumés qui ont croisé Thunders à un moment ou à un autre de sa "junk odyssey".

> Lech Kowalski
Né à Londres en 1953, et élevé à New York, Kowalski a beau être d'un calme incroyable, il n'en demeure pas moins quelqu'un de farouchement déterminé. Mêmes ceux qui émettent les plus grosses réserves sur "Born To Lose" sont forcés de le reconnaître : personne n'aurait eu ni la patience ni la ténacité dont il a fait preuve pour monter ce film, sur lequel il a passé près de dix ans de sa vie. Lui-même ne saurait dire, encore aujourd'hui, si son film est le résultat d'une passion ou d'une véritable obsession. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il a eu une véritable révélation le jour où il a vu monter les NEW YORK DOLLS sur la scène du Club 88 de New York, au tout début des années 70."Dès que je suis arrivé à New York, j'ai su que c'était l'endroit où j'avais toujours voulu être. Tout ce qui émanait de cette ville était vrai, réel. Je me rappelle avoir été marqué par "Trash" d'Andy Warhol. C'était la première fois que je voyais ça, des vrais gens qui jouaient leur vraie vie sur grand écran. "Trash" montrait une réalité complètement différente de celle qui était représentée dans les films Hollywoodiens. Il y avait aussi ce film de Shirley Clarke, "The Connection", sur une bande de mecs à Harlem qui attendaient leur dealer. A peu près à la même période, j'ai découvert Lenny Bruce. Tout ça a posé les bases de ce que j'allais faire par la suite en tant que réalisateur."

> Sex, drogue et rock'n'roll
Kowalski a commencé sa carrière dans le milieu du porno, où il réalisa son premier film, "Sex Stars", un documentaire sur la vie d'acteurs et d'actrices porno New-Yorkais, en 77. L'année suivante, il entame le tournage de "DOA", un documentaire sur la scène punk US, centré sur la légendaire tournée américaine des SEX PISTOLS, et dont Julian Temple réutilisera des scènes dans son récent "The Filth And The Fury". Peu après la fin du tournage de "DOA", il filme un concert de Thunders au Max Kansas City à la demande de son manager. A ce moment-là, Thunders et ceux qui l'entouraient étaient déjà complètement plongés dans l'héroïne. "L'héroïne est une conséquence directe de la guerre du Vietnam, explique Kowalski. Je suis arrivé dans le Lower East Side après la période hippie et avant le punk. L'endroit était complètement dévasté, très déprimant. Les gens étaient pauvres, malades, haineux et dépressifs. Et l'héroïne est arrivée là-dessus. Du jour au lendemain, il y en avait partout. Tout le monde s'est très vite jeté dessus."

> Johnny Thunders (premier en partant de la droite) aux côtés de Richard Hell (deuxième en partant de la gauche) dans la permière formation des Heartbreakers.

 

Avec une telle profusion de drogues et les milieux dans lesquels il évoluait, il était difficile pour Kowalski de ne pas succomber lui aussi." Bien sûr, j'ai pris de l'héroïne moi aussi. Je ne me piquais pas, mais je la fumais ou la sniffais", admet-il avant d'évoquer "Gringo", son film réalisé en 1984, dans lequel Johnny Thunders tenait le rôle principal, avant d'être remplacé par l'acteur John Spaceley. "Sur le tournage de "Gringo", on était tous défoncés. Je n'encourage personne a prendre des drogues, mais parfois ça peut s'avérer utile. Tu découvres des choses sur les autres, sur toi-même. Quand je montais "DOA" et "Gringo", je tournais à la coke et à l'héroïne. C'est dur à dire, mais ça m'a aidé d'une certaine façon." Mais pour Thunders, les choses se situaient à un tout autre niveau. "Johnny avait un rapport avec la drogue absolument unique. Pendant le tournage de "Gringo", il était entouré de tout un tas de dealers qui le fournissaient en cocaïne. Il utilisait l'héroïne pour se maintenir mais il consommait de la coke à longueur de journée, une quantité de coke astronomique qu'il s'injectait de toutes les façons possibles et imaginables. Ça m'impressionnait énormément, mais il est très vite devenu ingérable. Il se transformait petit à petit en un véritable monstre. Tu avais vraiment l'impression qu'il cherchait à se détruire. C'était vraiment glauque quand tu le voyais avec tous ces gars autour de lui... Ils voulaient faire partie du truc, pénétrer dans le mythe Thunders."
Kowalski collabora une seconde fois avec lui pour "Stations Of The Cross", un film tourné dans le sous-sol d'un hôtel New-Yorkais miteux, dans lequel Thunders tenait le rôle de Jésus Christ. Le film n'est jamais sorti. Fatigué de tout ce milieu junkie, Kowalski quitte temporairement New York en 86 pour suivre et filmer un groupe d'indiens mexicains en pèlerinage de Mexico City à Los Angeles. A son retour, il tourne un documentaire sur l'aide aux sans-abris, intitulé "Rock Soup", qui sort en 91. Il constate à cette occasion que l'héroïne circule toujours autant. "Un des problèmes principaux des sans-abris New-Yorkais était la drogue, principalement le crack et l'héroïne. J'ai eu l'impression que rien n'avait changé. Je me retrouvais une fois de plus en plein dedans."

> Vie et mort d'un junkie superstar
Kowalski apprend la mort de Thunders peu après le tournage de "Rock Soup" et décide immédiatement de monter un film sur la vie du guitariste. Il part en direction de la Nouvelle-Orléans dans l'espoir de reconstituer les derniers jours de sa vie, et ce qu'il découvre sur place le laisse sans voix. "Les gens que Johnny fréquentait sur la fin de sa vie faisaient partie des gens les plus hideux et tordus que j'aie jamais vu. Un de ceux que j'ai interviewé était en prison pour vol à main armée. Son frère était un gars très étrange qui n'avait pas un seul poil sur le corps et qui passait son temps à frapper les gens à coups de batte de base-ball. Il y avait aussi ce dealer gay qui était spécialisé dans la coke, l'héro et le LSD."Au départ, les scènes filmées à la Nouvelle-Orléans devaient servir de fil rouge au film de Kowalski, mais l'idée a vite tourné court. "Je me suis vite rendu compte que montrer ce qui s'était passé à la Nouvelle-Orléans n'était pas si intéressant que ça. Ce qui était important c'était la vie de Johnny dans son ensemble, le contexte historique dans lequel il a vécu. Dans vingt ans, plus personne n'aura rien à foutre de savoir comment Johnny est mort. Ce qu'ils voudront savoir c'est comment il vivait, comment était son époque. Je voulais montrer sa vie telle qu'elle l'était vraiment." Une approche qui a tout de suite rendu les choses plus difficiles. "Plus j'avançais dans le film et plus c'était dur. Tous les proches de Johnny savaient que si je voulais faire un film qui décrive vraiment sa vie, il serait forcément très sombre, très négatif. Je ne voulais pas faire de rockumentaire MTV où tout est enjolivé à grands coups de mensonges et de raccourcis. Mais je sais que si j'avais voulu, j'aurais pu faire un film nettement plus choquant encore."
Pourtant, difficile d'imaginer pire que la galerie de junkies et de parias qui défilent dans "Born To Lose". On y voit, entre autres, un certain Henri Paul, dans un minuscule appartement autrichien, qui parle de l'époque où il hébergeait Thunders et où il lui servait de double quand il était trop malade pour assurer ses concerts en Europe, ou encore Sydney, une fille qui semble ne s'être jamais remise de la pourtant courte période qu'elle a passé sur les routes avec le guitariste. "Au bout de deux semaines avec nous, ses bras ressemblaient à des cactus", dira d'elle un des HEARTBREAKERS dans le film.
"Beaucoup de gens m'ont reproché cette scène, mais Sydney représente parfaitement le genre de personnes qui tournaient autour de Johnny, des personnes dont il se servait et qui se servaient de lui. En vieillissant, et avec l'experience, tu réalises à quel point tu manipules les gens en les filmant. Ils sont comme tes victimes, à ta merci. Tu leur mens. Tu sais que la plupart du temps, tu n'entends la vérité que quand tu arrêtes la camera. Alors je mens, je leur dis que la camera ne tourne pas. Je ne risque pas de me faire beaucoup d'amis avec ce film, mais je ne l'ai pas fait pour ça. Il fallait que je choisisse mon camp dès le départ et je n'avais aucune envie de faire un film de propagande pour le fan-club de Johnny Thunders."
Wayne Kramer, l'ex-guitariste des légendaires MC5, était une des idoles de Thunders. Il le rencontra en 82, par le biais d'un dealer, à Ann Arbour, et collabora avec lui à la fin des années 70 dans un groupe nommé GANG WAR. Kramer apparaît dans "Born To Lose", dont il a également composé la bande-son, qu'il a d'ailleurs joué live pendant certaines projections. "Le jour où j'ai appris sa mort, j'avoue avoir été surpris. Surpris qu'il ait tenu aussi longtemps. "Born To Lose" ne pouvait être que négatif. Il n'y avait absolument rien pour contrebalancer tout l'aspect sordide de l'histoire, pas de fun... Est-ce que tu as vu quelqu'un à l'écran qui s'amusait ou qui prenait du bon temps ? Non." Born bad, born to lose, aucun doute là-dessus." C'était un performer incroyable, reprend Kowalski. Il a créé un rapport avec son public comme personne d'autre n'a su le faire, et ce pendant une longue période. C'était quelque chose de quasiment religieux. Il arrivait en retard à ses concerts, insultait le public et faisait des blagues sur les femmes, la drogue et la mort. C'était devenu un rituel pour son public. C'était leur religion. Ils buvaient, se défonçaient et puis ils retournaient à leurs affaires. Mais Johnny ne pouvait retourner à rien d'autre, il était dedans et ne pouvait pas en sortir. Il ne posait pas, il était vrai."

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