Etienne Davodeau fait partie de ces auteurs précieux qui apportent un ton différent dans le monde de la bd. De part son engagement, l'aspect social omniprésent dans son œuvre et l'intérêt qu'il porte à l'être humain. Voilà pourquoi nous avons voulu lui poser quelques questions.

 

Comment définiriez-vous le dessinateur et le conteur d’histoires que vous êtes ?
Je suis un auteur de bande dessinée. Mes livres ont ceci de particulier qu’ils se réfèrent peu à l’imaginaire. Je puise leur matière première dans ce que je perçois du monde qui m’entoure. J’en fais des fictions ou des reportages/documentaire. Ils sont donc nourris du contexte dans lequel je vis. Ce qu’ils racontent se passe donc essentiellement en Europe occidentale, fin XXème, début XXIème siècle, plutôt à la campagne, dans des milieux sociaux modestes à moyens.

Que représente, à vos yeux, votre dernier ouvrage « Les mauvaises gens » ?
C’est un livre qui a été difficile à réaliser. Une sorte de portrait du milieu ouvrier et militant dans lequel j’ai grandi.
À titre personnel, ça a été l’occasion de faire le point sur la façon dont ce contexte et l’éducation que j’y ai reçue a conditionné l’adulte que je suis.
Plus globalement, et finalement, c’est un hommage à ces gens qui ont peuplé mon enfance, et à leurs combats.

En vous documentant sur le sujet, qu’avez-vous appris ?
Je n’ai pas appris grand chose mais ce travail m’a permis de remettre en perspective toutes ces infos qui font partie de ma culture mais que je n’avais jamais pris le temps d’articuler entre elles.
J’y ai donc gagné une vision plus claire de cette époque et des courants qui l’ont traversée.

Quelle définition le mot « militantisme » a dans votre bouche ?
C’est une façon, parmi d’autres, de tenter de s’émanciper d’un milieu qui nous contraint . C’est une voie d’accès à la chose publique. C’est aussi un lien social.

Est-ce que, pour vous, le militantisme social se résume trop souvent à l’affrontement d’un pot de terre contre un pot de fer ?
Trop souvent, oui.
Mais pas toujours. Demandez à De Villepin.

On comprend les réticences de vos parents pour cet ouvrage. Comment ont-ils réagi à l’accueil fait au livre ? Au fait qu’il ait également remporté le prix du public et celui du meilleur scénario au dernier festival d’Angoulême ?
Pour tous les gens dont je parle dans ce livre, cet accueil est assez réconfortant.
Pour ceux qui pensaient que cette idée était vouée à l’échec, c’est un heureux démenti.
Rétrospectivement, je suppose que cet accueil est aussi peut-être dû au fait que le mythe syndical français est très majoritairement couvert par la CGT et le communisme. À ce sujet, les récits, chansons, films ne manquent pas.
Le syndicalisme chrétien a été bien moins représenté. Les nombreux témoignages que je reçois me le laissent penser.


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Considérez-vous le militantisme de vos parents comme exemplaire et exceptionnel ? Quelle valeur lui donnez-vous ?
Exemplaire, non. Exceptionnel, non plus. Au contraire, j’ai choisi d’utiliser leurs parcours personnels comme fil directeur parce qu’ils sont représentatifs de ceux des gens de cet âge et de ce milieu.

Trouvez-vous « Les mauvaises gens » d’actualité ? Est-ce que la nature de votre combat peut avoir une résonance aujourd’hui ?
Je ne me pose pas la question en termes d’actualité. Je veux juste donner à voir une expérience humaine collective, telle que je l’ai perçue.
Si le lecteur veut en tirer des conclusions relatives à ce qui se passe aujourd’hui, c’est sa liberté et sa responsabilité.
Je n’ai pas de « combat » à ce sujet. L’accueil que reçoit ce livre me laisse penser qu’il a une certaine résonance, et j’en suis heureux.

A-t-il été facile de vous mettre en scène pour la première fois et en quelque sorte de vous exposer ?
Faire des livres implique de s’exposer. Ça ne me pose pas de problèmes particuliers, je n’utilise pas de pseudo, par exemple.
Me mettre en scène m’emmerde un peu, mais pour ce genre de récit, je ne sais pas faire autrement !

A l’heure d’aujourd’hui, quelles influences ont encore « l’église » et « l’usine » sur votre personnalité, sur votre façon d’appréhender la vie et de voir les choses ?
Je n’ai jamais travaillé à l’usine, hormis des petits boulots d’été.
J’ai reçu une éducation religieuse, qui m’a rendu allergique au principe religieux en général.
Le bilan global de toutes les religions sur le sort de l’humanité me semble largement négatif.
Ceci dit, je garde de bonnes relations avec certains prêtres, que je ne me lasse pas de taquiner.

Quelles sont vos relations avec Delcourt, votre éditeur ? Avez-vous eu entière liberté sur le choix de vos projets et sur la façon de les réaliser ? On se dit que les choses doivent être un peu plus faciles pour vous maintenant …
Mes relations avec Delcourt sont bonnes et franches. C’est une maison indépendante, ce qui devient une denrée rare.
Pour ce qui concerne ma liberté de travail, les choses ne sont pas plus faciles maintenant puisque, chez Delcourt, Dupuis ou Futuropolis, elle est totale et ça a toujours été le cas. Je veux dire par là que je n’ai publié que les livres que je voulais publier. Je suis assez jaloux de ma liberté. Ça n’exclut bien sûr pas les erreurs et les discussions éditoriales, au contraire. C’est là qu’un éditeur attentif est précieux.

La bd vit en quelque sorte un âge d’or en ce moment, ce qui fait que les auteurs semblent avoir une grande liberté de création. Partagez-vous ce sentiment et quel est votre regard sur la bd actuelle ?
Non, je crois que ce supposé « âge d’or » est terminé. La situation éditoriale se radicalise. D’un côté, des logiques industrielles s’affirment, qui auront forcément des influences sur le contenu des livres qu’elle généreront. À plus long terme, ces logiques vont conditionner des auteurs qui vont formater inconsciemment leurs projets en fonction des attentes de ces éditeurs. Ils n’en souffriront sans doute pas et certains d’entre eux en vivront même très bien. C’est une bande dessinée essentiellement familiale et distractive qui en résultera, un produit de consommation.
De l’autre côté, des petits éditeurs, intransigeants et économiquement précaires, vont continuer de faire des livres que lira principalement un public cultivé et restreint.
Entre les deux, pouvaient se passer pas mal de choses, mais désormais cet espace intermédiaire va se désertifier rapidement.
Je crois néanmoins qu’il existe une place pour une bande dessinée adulte et ambitieuse, si elle arrive sortir du carcan qu’est parfois la « bédéphilie ».
Il nous faut atteindre un public curieux, disponible qui ne connaît pas la « bédé » et ses habitudes parfois infantilisantes mais qui peut être sensible à un vrai récit.
C’est à nous, auteurs et éditeurs, d’aller à la rencontre de ces gens-là.
C’est ça ou crever.

Quelles sont les auteurs qui vous ont influencé dans votre travail et pour quelles raisons ? Et quels sont ceux dont le travail vous impressionne actuellement ?
Franquin, Gotlib, Uderzo et Goscinny ont bercé mon enfance. Mon adolescence a été éclairée par le travail de Tardi, Cosey , Crespin et bien d’autres.
Mes lectures récentes sont trop disparates pour en dégager des noms précis. Disons que je fuis les suiveurs, qui pullulent. Je cherche des auteurs qui ont un vrai discours personnel comme Gipi qui fut ma révélation de l’année passée.

 

 

 


• Retrouvez Davodeau sur le net :
www.etiennedavodeau.com

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