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on l'avait découvert avec le magnifique "Pilules Bleues"
paru en 2001, Frederik Peeters n'a cependant pas tardé à
confirmer tout le bien que l'on pensait de lui avec deux séries
quasiment incontournables : "Lupus" (deux tomes sortis à
ce jour) chez Atrabile et "Koma" (le tome 2 sort en Mai) aux
humanoïdes associés.
Sa marque de fabrique : des histoires singulières fortement autobiographiques
qui s'intéressent donc aux hommes et aux relations humaines et
qui font la part belle à la poésie, la tendresse, l'émotion...
bref, à la vie. Le trait est , quant à lui, sombre et épais.
En tout cas, cette interview (réalisée par internet) m'a
permis de découvrir que la personne était aussi digne d'intérêt
que ses œuvres. Je pense que ça se perçoit dans ce
qui suit...

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Trop
se soucier de l’avis des gens, c’est le début du marketing,
et paradoxalement, le début du manque de respect pour le lecteur.
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::positiverage.com::2003::


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"Koma"
était-il en couleurs dés le départ ou a-t-il- fallu
s'adapter à ce que demandait l'éditeur ? De façon
générale, pourquoi cette préférence pour le
noir et blanc ?
Le projet était prévu dès le départ en couleurs,
c’était même une des motivations de base. Le problème
a été de trouver la bonne personne pour faire les couleurs
(ce qui s’est fait par les humanos..) et d’accepter que, dans
ce processus, il faille abandonner son univers à la relecture d’une
tierce personne, avec toute la frustration et l’émerveillement
que cela suppose. En tout cas je suis content du résultat. Et concernant
mes autres travaux qui sont tous en noir et blanc, c’est juste que
j’ai publié chez Atrabile et l’Association, qui eux
n’impriment que comme ça, principalement pour des raisons
économiques. Je ne suis pas un intégriste du noir et blanc.
Je pense par contre qu’un bon dessin au trait, est un dessin qui
tient d’abord tel quel. Je n’aime pas quand la couleur devient
une tricherie ou une béquille.
On
vous imagine heureux de pouvoir travailler sur cette série chez
les Humanos avec Wazem. Pouvez-vous nous parler de la genèse de
cette série ? "Koma" a quelque chose de particulier pour
vous, j'imagine, car pour une fois, vous ne dessinez pas un de vos scénarios…
Cette expérience avec Wazem vous donne-t-elle envie d'engager d'autres
collaborations ?
Je suis venu, au moment où je faisais Pilules Bleues, voir Wazem
avec un dessin flottant, rattaché à rien, donnant vie à
ce qui allait devenir Addidas et son monstrueux compagnon. Parfois, certains
dessins contiennent en eux-mêmes une sorte d’alchimie, un
embryon de vie, quasiment un début d’histoire. Pierre s’est
vite emparé de cette première étincelle, et en partant
du contexte de ma vie intime du moment, a entrepris d’en faire une
relecture complètement onirique, sur laquelle il a greffé
ses propres préoccupations. Mais nous sommes très proches
dans nos envies et nos univers. Je dirais même qu’il m’a
un temps beaucoup influencé. Le travail se fait donc en toute confiance,
en toute honnêteté, et quand je lis son scénario écrit
la première fois, le découpage se fait tout de suite dans
ma tête sur le moment. Pierre est aussi dessinateur. Il me laisse
une place immense. Il n’a pas envie de trop en faire, il sait où
s’arrêter. Par contre, je ne pense pas pouvoir trouver facilement
une autre collaboration aussi légère, et j’ai trop
d’idées en tête pour me diriger tout de suite vers
un autre scénariste. Koma est une énorme parenthèse.
Et comme je ne pré-écris jamais mes propres histoires, mais
que je l'élabore tout en une fois au moment du dessin (une sorte
de dessincriture, quoi), je ne crois pas que je pourrais être scénariste
pour quelqu’un d’autre.
En
musique, ce n'est pas forcément facile pour un groupe de passer
d'un label indépendant à une major. Est-ce la même
chose en bd ? Les gros éditeurs ont-ils, comme les majors musicales,
des exigences concernant la création et le résultat final
?
Je ne peux parler que pour moi. Mais mon travail aux humanos est complètement
libre, hormis les contraintes techniques liées à la pagination
ou aux techniques d’impression. Le fait est que mes livres précédents
(enfin surtout Pilules Bleues) ont eu leur petit succès critique
et publique dans le monde de la BD noir et blanc aide sans doute. J’avais
envie de faire une histoire plus légère, plus proche du
conte fantastique, et les humanos cherchaient sans doute à se placer
dans un certain «nouveau paysage de la BD» et bla-bla-bla…
Qu'est-ce
qui a donné envie au jeune Frederik de devenir dessinateur ? Quels
ont été les albums et dessinateurs qui vous ont marqué
? Actuellement, quels sont les auteurs que vous appréciez, voire
qui vous impressionne ?
Je crois que je suis tout de suite allé vers le dessin pour son
potentiel narratif. J’ai toujours aimé me perdre dans les
images quand elles ouvrent les portes d’autres mondes, que ce soient
des tableaux de Bruegel ou des photos de Doisneau. J’ai toujours
autant écrit que dessiné, et j’ai fait des formes
d’autobiographies dès sept ans. Plus tard j’ai découvert
la dimension hypnotique du dessin pur, du croquis d’après
nature, ou du dessin «automatique». Très vite j’ai
compris que je ne pouvais rien faire d’autre avec autant de bonheur
et d’intensité. Il y a là-dedans une forme de dépendance
toxicomaniaque. Et puis la découverte progressive du plaisir de
la lecture… Tintin d’abord. Puis Picsou magazine, l’école
franco-belge… Franquin. Et assez vite, les comics, les premiers
graphic novels, Mazuchelli, Mckean, Mckeever, Miller. Les premières
mangas… Aujourd’hui je lis de tout, mais assez peu. Je préfère
travailler, m’occuper de ma fille et regarder d’obscurs vieux
films. Dernièrement, j’ai lu Osamu Tezuka, Frédéric
Pajak, Yukimura (Planètes), Guibert, Chaland, William Steig, et
King Kong illustré par Blain. De toutes manières, tout m’impressionne
assez facilement, mais depuis un ou deux ans, je me sens à l’aise
dans mon propre langage. J’essaie de trouver l’équilibre
entre perméabilité et imperméabilité…
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Quelle
que soit la forme, on a l'impression que ce qui compte avant tout dans
vos œuvres, c'est l'humain et ses relations avec ses congénères.
Qu'est-ce qui se cache derrière cela ? Une volonté de mieux
comprendre le monde qui vous entoure ?
C’est avant tout une histoire de caractère. Je suis soucieux
de profiter de la vie. Je ne cherche pas à répandre la parole
de Bouddha, mais j’ai le fort sentiment que le bien-être passe
par l’appréciation des toutes petites choses de la vie. Je
suis assez peu sensible aux sentiments primaires d’héroïsme,
de sacrifice à une cause ou à un peuple, d’exaltation
de la force virile, bref à tout ce qui fait la matière des
grandes histoires épiques, pleines de fureur et de rebondissements
qui sont les succès d’aujourd’hui. Ou plutôt
j’y suis sensible, mais je n’aime pas ce que cela évoque
en moi… J’ai l’impression que le déchaînement
de ces grands sentiments violents est la cause du malheur du monde. En
fait ils servent à masquer nos faiblesses et nos doutes. Je n’aime
pas que l’on masque les choses, que l’on n’assume pas
ce que l’ont est. Je crois que les certitudes divisent et que les
doutes rassemblent. Bizarrement, je me sens plus ouvert et décontracté,
plus positif et utile, lorsque je traite les petits doutes et les petites
faiblesses quotidiennes des gens. Je crois que le vrai bonheur, le vrai
sentiment d’amélioration de soi, est là. Au-delà
de ça, j’essaie de conférer une bonne dose d’insouciance
et d’amusement à mes histoires. J’attache énormément
d’importance au plaisir et à la facilité de lecture.
On
parlait musique un peu plus tôt. Les groupes ont la possibilité
de rencontrer leurs fans, de partager avec eux lors de concerts. Cela
n'est pas possible en bd, à part peut-être lors de festivals
ou de dédicaces. N'est-ce pas un peu décevant de ne pas
pouvoir davantage échanger avec les personnes qui apprécient
vos œuvres ?
Je crois que cela fait partie des raisons pour lesquelles je suis dessinateur
plutôt que chanteur. Je ne suis pas fait pour les métiers
sociaux. J’aime le sentiment d’omnipotence de l’auteur
de BD, ainsi que tout l’aspect monacal et solitaire. Mon ambition
profonde n’est pas d’être le centre de l’admiration
et encore moins de faire du spectacle. Je me méfie du spectacle.
Maintenant il est évident que les commentaires positifs des gens
que je peux rencontrer me font le plus grand plaisir, mais quand j’entends
des auteurs expliquer qu’ils aiment «rencontrer» leur
public lors des dédicaces, cela ne correspond pas à ma réalité.
Les vraies rencontres ne sont pas légions. D’ailleurs, je
me plie avec beaucoup de plaisir et de respect à l’exercice
de la dédicace, mais j’en comprends de moins en mois le mécanisme
et la raison d’être. Parfois j’ai accès à
des forums qui parlent de mes livres, et, que les commentaires soient
sensés ou complètement fantasmagoriques je suis fasciné
par le fait que des gens passent autant de temps à disserter sur
mon travail, de la même manière que je peux le faire avec
des gens que j’admire… Fasciné et aussi effrayé.
Je veux absolument continuer à faire ce travail pour moi. C’est
mon exploration qui me passionne, le chemin que je trace. Trop se soucier
de l’avis des gens, je pense que c’est le début du
marketing, et paradoxalement, le début du manque de respect pour
le lecteur.
Préférez-vous
avoir un scénario très carré avant de passer à
la mise en images ou vous laissez-vous une certaine liberté pour
improviser ou rajouter des choses si vous en avez envie ? Si l'on prend
l'exemple de "Lupus", savez-vous combien de tomes il y aura
en tout ? Et savez-vous déjà très précisément
comment cela se terminera ?
Comme je l’ai expliqué plus tôt, je ne dissocie pas
les étapes de la création. Je fais tout en même temps.
Je tente de mettre au point mon véritable langage d’écriture
BD comme un tout, en supprimant les étapes fastidieuses de la BD
traditionnelle. Je pense en terme de concept général, et,
dans les détails, en terme de case et de non-case. Donc je sais
que Lupus comptera quatre ou cinq tomes, parce que je l’ai décidé
en tant que contrainte, mais je ne sais pas comment cela finira. Surtout
que l’objectif est de faire une sorte d’autobiographie travestie
et multiple, une expérience d’improvisation qui suivra au
fil des ans et de façon allégorique l’évolution
de ma vie et de ma vision des choses.
Pouvez-vous
nous parler de vos projets ? En combien de tomes la série "Koma"
est-elle prévue ? Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Six ou sept tomes pour Koma. Cela dépendra surtout de Pierre. Sinon,
en ce moment précis, je termine un reportage pour « Bang
! » sur la situation de la drogue en Suisse, puis une histoire pour
l’Association sur un voyage en Inde. Après, j’attaque
Lupus 3 et Koma 3.
Enfin,
quels sont les groupes que vous écoutez ? Allez-vous souvent voir
des concerts ? Travaillez-vous en musique ?
Je ne suis pas un grand consommateur de musique. Ces temps, j’écoute
Miles Davis, Monk, John Coltrane, Chet Baker, Steve Kuhn, Yusef Lateef,
Jan Garbarek, Led Zeppelin, Missy Eliott, Radiohead, The Goblin (la musique
des films d’horreur italiens des années 70), Godspeed You
Black Emperor, Tortoise , Chopin et pas mal de musique indienne. Sinon,
cela doit faire un an que je ne suis pas allé voir un concert.
C’était un concert bizarre, la version acoustique de Nostromo,
un groupe genevois qui joue normalement du Métal hyper violent.
Pour travailler par contre, j’écoute plutôt la radio…
genre des gens qui parlent.
Voilà,
pour terminer, je tiens à remercier Frederik Peeters pour sa gentillesse
et sa disponibilité.
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