Si on l'avait découvert avec le magnifique "Pilules Bleues" paru en 2001, Frederik Peeters n'a cependant pas tardé à confirmer tout le bien que l'on pensait de lui avec deux séries quasiment incontournables : "Lupus" (deux tomes sortis à ce jour) chez Atrabile et "Koma" (le tome 2 sort en Mai) aux humanoïdes associés.
Sa marque de fabrique : des histoires singulières fortement autobiographiques qui s'intéressent donc aux hommes et aux relations humaines et qui font la part belle à la poésie, la tendresse, l'émotion... bref, à la vie. Le trait est , quant à lui, sombre et épais.
En tout cas, cette interview (réalisée par internet) m'a permis de découvrir que la personne était aussi digne d'intérêt que ses œuvres. Je pense que ça se perçoit dans ce qui suit...

 

 

 

 

 

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Trop se soucier de l’avis des gens, c’est le début du marketing, et paradoxalement, le début du manque de respect pour le lecteur.

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"Koma" était-il en couleurs dés le départ ou a-t-il- fallu s'adapter à ce que demandait l'éditeur ? De façon générale, pourquoi cette préférence pour le noir et blanc ?
Le projet était prévu dès le départ en couleurs, c’était même une des motivations de base. Le problème a été de trouver la bonne personne pour faire les couleurs (ce qui s’est fait par les humanos..) et d’accepter que, dans ce processus, il faille abandonner son univers à la relecture d’une tierce personne, avec toute la frustration et l’émerveillement que cela suppose. En tout cas je suis content du résultat. Et concernant mes autres travaux qui sont tous en noir et blanc, c’est juste que j’ai publié chez Atrabile et l’Association, qui eux n’impriment que comme ça, principalement pour des raisons économiques. Je ne suis pas un intégriste du noir et blanc. Je pense par contre qu’un bon dessin au trait, est un dessin qui tient d’abord tel quel. Je n’aime pas quand la couleur devient une tricherie ou une béquille.

On vous imagine heureux de pouvoir travailler sur cette série chez les Humanos avec Wazem. Pouvez-vous nous parler de la genèse de cette série ? "Koma" a quelque chose de particulier pour vous, j'imagine, car pour une fois, vous ne dessinez pas un de vos scénarios… Cette expérience avec Wazem vous donne-t-elle envie d'engager d'autres collaborations ?
Je suis venu, au moment où je faisais Pilules Bleues, voir Wazem avec un dessin flottant, rattaché à rien, donnant vie à ce qui allait devenir Addidas et son monstrueux compagnon. Parfois, certains dessins contiennent en eux-mêmes une sorte d’alchimie, un embryon de vie, quasiment un début d’histoire. Pierre s’est vite emparé de cette première étincelle, et en partant du contexte de ma vie intime du moment, a entrepris d’en faire une relecture complètement onirique, sur laquelle il a greffé ses propres préoccupations. Mais nous sommes très proches dans nos envies et nos univers. Je dirais même qu’il m’a un temps beaucoup influencé. Le travail se fait donc en toute confiance, en toute honnêteté, et quand je lis son scénario écrit la première fois, le découpage se fait tout de suite dans ma tête sur le moment. Pierre est aussi dessinateur. Il me laisse une place immense. Il n’a pas envie de trop en faire, il sait où s’arrêter. Par contre, je ne pense pas pouvoir trouver facilement une autre collaboration aussi légère, et j’ai trop d’idées en tête pour me diriger tout de suite vers un autre scénariste. Koma est une énorme parenthèse. Et comme je ne pré-écris jamais mes propres histoires, mais que je l'élabore tout en une fois au moment du dessin (une sorte de dessincriture, quoi), je ne crois pas que je pourrais être scénariste pour quelqu’un d’autre.

En musique, ce n'est pas forcément facile pour un groupe de passer d'un label indépendant à une major. Est-ce la même chose en bd ? Les gros éditeurs ont-ils, comme les majors musicales, des exigences concernant la création et le résultat final ?
Je ne peux parler que pour moi. Mais mon travail aux humanos est complètement libre, hormis les contraintes techniques liées à la pagination ou aux techniques d’impression. Le fait est que mes livres précédents (enfin surtout Pilules Bleues) ont eu leur petit succès critique et publique dans le monde de la BD noir et blanc aide sans doute. J’avais envie de faire une histoire plus légère, plus proche du conte fantastique, et les humanos cherchaient sans doute à se placer dans un certain «nouveau paysage de la BD» et bla-bla-bla…

Qu'est-ce qui a donné envie au jeune Frederik de devenir dessinateur ? Quels ont été les albums et dessinateurs qui vous ont marqué ? Actuellement, quels sont les auteurs que vous appréciez, voire qui vous impressionne ?
Je crois que je suis tout de suite allé vers le dessin pour son potentiel narratif. J’ai toujours aimé me perdre dans les images quand elles ouvrent les portes d’autres mondes, que ce soient des tableaux de Bruegel ou des photos de Doisneau. J’ai toujours autant écrit que dessiné, et j’ai fait des formes d’autobiographies dès sept ans. Plus tard j’ai découvert la dimension hypnotique du dessin pur, du croquis d’après nature, ou du dessin «automatique». Très vite j’ai compris que je ne pouvais rien faire d’autre avec autant de bonheur et d’intensité. Il y a là-dedans une forme de dépendance toxicomaniaque. Et puis la découverte progressive du plaisir de la lecture… Tintin d’abord. Puis Picsou magazine, l’école franco-belge… Franquin. Et assez vite, les comics, les premiers graphic novels, Mazuchelli, Mckean, Mckeever, Miller. Les premières mangas… Aujourd’hui je lis de tout, mais assez peu. Je préfère travailler, m’occuper de ma fille et regarder d’obscurs vieux films. Dernièrement, j’ai lu Osamu Tezuka, Frédéric Pajak, Yukimura (Planètes), Guibert, Chaland, William Steig, et King Kong illustré par Blain. De toutes manières, tout m’impressionne assez facilement, mais depuis un ou deux ans, je me sens à l’aise dans mon propre langage. J’essaie de trouver l’équilibre entre perméabilité et imperméabilité…

Quelle que soit la forme, on a l'impression que ce qui compte avant tout dans vos œuvres, c'est l'humain et ses relations avec ses congénères. Qu'est-ce qui se cache derrière cela ? Une volonté de mieux comprendre le monde qui vous entoure ?
C’est avant tout une histoire de caractère. Je suis soucieux de profiter de la vie. Je ne cherche pas à répandre la parole de Bouddha, mais j’ai le fort sentiment que le bien-être passe par l’appréciation des toutes petites choses de la vie. Je suis assez peu sensible aux sentiments primaires d’héroïsme, de sacrifice à une cause ou à un peuple, d’exaltation de la force virile, bref à tout ce qui fait la matière des grandes histoires épiques, pleines de fureur et de rebondissements qui sont les succès d’aujourd’hui. Ou plutôt j’y suis sensible, mais je n’aime pas ce que cela évoque en moi… J’ai l’impression que le déchaînement de ces grands sentiments violents est la cause du malheur du monde. En fait ils servent à masquer nos faiblesses et nos doutes. Je n’aime pas que l’on masque les choses, que l’on n’assume pas ce que l’ont est. Je crois que les certitudes divisent et que les doutes rassemblent. Bizarrement, je me sens plus ouvert et décontracté, plus positif et utile, lorsque je traite les petits doutes et les petites faiblesses quotidiennes des gens. Je crois que le vrai bonheur, le vrai sentiment d’amélioration de soi, est là. Au-delà de ça, j’essaie de conférer une bonne dose d’insouciance et d’amusement à mes histoires. J’attache énormément d’importance au plaisir et à la facilité de lecture.

On parlait musique un peu plus tôt. Les groupes ont la possibilité de rencontrer leurs fans, de partager avec eux lors de concerts. Cela n'est pas possible en bd, à part peut-être lors de festivals ou de dédicaces. N'est-ce pas un peu décevant de ne pas pouvoir davantage échanger avec les personnes qui apprécient vos œuvres ?
Je crois que cela fait partie des raisons pour lesquelles je suis dessinateur plutôt que chanteur. Je ne suis pas fait pour les métiers sociaux. J’aime le sentiment d’omnipotence de l’auteur de BD, ainsi que tout l’aspect monacal et solitaire. Mon ambition profonde n’est pas d’être le centre de l’admiration et encore moins de faire du spectacle. Je me méfie du spectacle. Maintenant il est évident que les commentaires positifs des gens que je peux rencontrer me font le plus grand plaisir, mais quand j’entends des auteurs expliquer qu’ils aiment «rencontrer» leur public lors des dédicaces, cela ne correspond pas à ma réalité. Les vraies rencontres ne sont pas légions. D’ailleurs, je me plie avec beaucoup de plaisir et de respect à l’exercice de la dédicace, mais j’en comprends de moins en mois le mécanisme et la raison d’être. Parfois j’ai accès à des forums qui parlent de mes livres, et, que les commentaires soient sensés ou complètement fantasmagoriques je suis fasciné par le fait que des gens passent autant de temps à disserter sur mon travail, de la même manière que je peux le faire avec des gens que j’admire… Fasciné et aussi effrayé. Je veux absolument continuer à faire ce travail pour moi. C’est mon exploration qui me passionne, le chemin que je trace. Trop se soucier de l’avis des gens, je pense que c’est le début du marketing, et paradoxalement, le début du manque de respect pour le lecteur.

Préférez-vous avoir un scénario très carré avant de passer à la mise en images ou vous laissez-vous une certaine liberté pour improviser ou rajouter des choses si vous en avez envie ? Si l'on prend l'exemple de "Lupus", savez-vous combien de tomes il y aura en tout ? Et savez-vous déjà très précisément comment cela se terminera ?
Comme je l’ai expliqué plus tôt, je ne dissocie pas les étapes de la création. Je fais tout en même temps. Je tente de mettre au point mon véritable langage d’écriture BD comme un tout, en supprimant les étapes fastidieuses de la BD traditionnelle. Je pense en terme de concept général, et, dans les détails, en terme de case et de non-case. Donc je sais que Lupus comptera quatre ou cinq tomes, parce que je l’ai décidé en tant que contrainte, mais je ne sais pas comment cela finira. Surtout que l’objectif est de faire une sorte d’autobiographie travestie et multiple, une expérience d’improvisation qui suivra au fil des ans et de façon allégorique l’évolution de ma vie et de ma vision des choses.

Pouvez-vous nous parler de vos projets ? En combien de tomes la série "Koma" est-elle prévue ? Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Six ou sept tomes pour Koma. Cela dépendra surtout de Pierre. Sinon, en ce moment précis, je termine un reportage pour « Bang ! » sur la situation de la drogue en Suisse, puis une histoire pour l’Association sur un voyage en Inde. Après, j’attaque Lupus 3 et Koma 3.

Enfin, quels sont les groupes que vous écoutez ? Allez-vous souvent voir des concerts ? Travaillez-vous en musique ?
Je ne suis pas un grand consommateur de musique. Ces temps, j’écoute Miles Davis, Monk, John Coltrane, Chet Baker, Steve Kuhn, Yusef Lateef, Jan Garbarek, Led Zeppelin, Missy Eliott, Radiohead, The Goblin (la musique des films d’horreur italiens des années 70), Godspeed You Black Emperor, Tortoise , Chopin et pas mal de musique indienne. Sinon, cela doit faire un an que je ne suis pas allé voir un concert. C’était un concert bizarre, la version acoustique de Nostromo, un groupe genevois qui joue normalement du Métal hyper violent. Pour travailler par contre, j’écoute plutôt la radio… genre des gens qui parlent.

Voilà, pour terminer, je tiens à remercier Frederik Peeters pour sa gentillesse et sa disponibilité.

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