Imagerie forte, inspirations sixties prononcées, présence scénique impressionnante, et engagement politique poussé, tels pourraient être les principales caractéristiques de cette conspiration suèdoise. Mené par le charismatique Dennis Lyxzèn (entre autres chanteur, ex-Refused et concurrent de James Brown ou Mick Jagger sur scène), the (International) Noise Conspiracy réussissent le pari risqué de joindre la musique sixties et le discours politique révolutionnaire. Certains ont encore des doutes, c'est pourquoi positiverage.com a rencontré Dennis à Paris, quelque temps avant la sortie de leur nouvel album "A new morning changing the weather". Nous sommes revenus sur plusieurs problèmes que leur démarche engendre, et vous découvrirez un chanteur conscient des risques de sa démarche et pourtant particulièrement cohérent. À l'heure où l'engagement d'un groupe de rock est particulièrement mal vu par le public bien pensant, nous sommes heureux et conquis par cette nouvelle élite révolutionnaire suèdoise qui ose enfin se mouiller…

 

interview réalisée par
Natasha et Mathieu

photos par Jif
(http://www.ashbincitizen.fr.st)

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#110901#

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toutes photos © jif

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official INC website :
http://www.digitalfarmers.com/tinc

contact INC  :
theinternationalnoiseconspiracy@hotmail.com

Vous semblez tous d'accord pour dire que les idées véhiculées par le groupe sont plus importantes que la musique en elle-même. Pourquoi ne pas écrire de livres alors ? Il se vend plus de livres que de disques de nos jours et les idées sont mieux exprimées.

Tout d'abord, nous jouons mieux de la musique que nous écrivons des livres. Cela pourrait être la raison. Nous essayons d'écrire beaucoup, ce n'est donc pas seulement de la musique. Peut-être qu'un jour nous réaliserons que nous ferions mieux d'écrire des livres plutôt que de jouer de la musique. Cela dit, l'idée générale du groupe est que nous pouvons, dans une grande pièce, toucher les gens qui reconnaissent la musique que nous jouons et ou parler politique, ou inspirer des gens pour parler de leur propre politique. Je pense que c'est notre but. Le livre est très "de soi à soi", c'est un plus difficile, je pense. C'est sûr qu'on peut pousser plus loin l'écriture, l'explication, les détails, c'est sans doute le problème quand on est un groupe car beaucoup de gens peuvent mal comprendre, parce qu'on dit plein de trucs, ça peut expliquer cette tendance.

Vous avez dit que Guy Debord était une référence pour le groupe. Que retenez-vous de ses réflexions ?

Je pense que le mouvement situationniste a dressé une puissante critique de la consommation et du capitalisme. En leur temps, je pense qu'ils étaient exceptionnellement en avance dans l'articulation des problèmes de la civilisation occidentale. Pas seulement dans une vision communiste de la chose du style "ah les vilains capitalistes". Je pense que sa critique du capitalisme est très pertinente. Je pense aussi que le mouvement situationniste m'a inspiré car c'est drôle. Quand tu lis ça maintenant, c'est tout simplement des gens fous, pas vraiment de bons fous mais juste fous. Ça m'inspire beaucoup. J'ai toujours emprunté à l'histoire de la résistance. Je suis fasciné par les mouvements dada, surréalistes, situationnistes, tout cela nous a mené là où nous sommes aujourd'hui. Tous ces changements, les mouvements d'avant-garde, politiques, tout cela est très intéressant. Je pense que "La Société du Spectacle" est un très bon livre mais selon moi, "La Révolution Quotidienne" de Raoul Vaneigem est encore meilleur car c'est plus poétique, plus passionné. Guy Debord écrit comme Kafka, il est très strict. Je pense que Guy Debord et Raoul Vaneigem auraient détesté le fait qu'un groupe rock parle de leurs idées car nous récupérons leurs idées dans un sens. Mais nous ne sommes pas un groupe situationniste ou autre, nous sommes simplement un groupe punk politique qui prend des références de partout comme les situationnistes l'ont fait en puisant dans Karl Marx ou Hegel. Ils ont chapardé de partout et ils ont édifié leur propre manifeste. C'est exactement ce que nous faisons en empruntant à la musique des 60's, 70's, 80's, 90's et nous faisons de même avec les idées du mouvement dada, des anarchistes russes…On essaie de prendre des choses de-ci de là, mais je pense que le mouvement situationniste est très puissant.

Guy Debord parlait de "société du spectacle". Le fait de lier un message politique à un spectacle rock, de transformer cet engagement en concept spectaculaire (utilisation du Che comme icône…) ne risque-il pas d'enfermer le message politique dans le spectacle et le rendre insipide juste comme un concept de plus ?

Je pense que le problème avec l'idée du spectacle est que si tu lis "La Société du Spectacle", Guy Debord dit ceci : "le spectacle est n'importe quoi, le spectacle n'est pas qu'une seule chose mais tout, ce sont les relations sociales, tout, et en vivant dans la société nous prenons part au spectacle". Quand nous montons sur scène, nous avons des slogans situationnistes, nous parlons de politique, cela devient un spectacle. Dans un sens, nous savons que nous sommes sur le fil du rasoir, entre vendre les produits de Noise Conspiracy, nous avons de jolis vêtements, des idées cools, et essayer d'avoir des idées politiques. Ça paraît assez risqué. Mais en même temps, je pense qu'essayer de faire quelque chose allant au-delà du spectacle est impossible, ou alors vous devez commencer à parler de mysticisme, d'une sorte d'idée surréaliste. Mais je pense que nous travaillons dans le spectacle car le spectacle ce sont les relations sociales que la société a élaborées pour nous, et nous travaillons à l'intérieur, nous essayons de créer notre propre espace, notre espèce de propre petit espace où on peut exprimer ce qu'on pense. Bien sûr, le plus gros problème avec le capitalisme réside dans son habilité à se maintenir lui-même. Le mouvement dada était très puissant et ils ont dit plein de trucs dingues, et maintenant le mouvement dada est au musée. C'est exactement ce qu'ils auraient haï. Les Black Panters étaient très puissants, et maintenant cela se réduit à une coupe de cheveux afro ! Et le capitalisme est très fort pour faire ça. Et c'est bien là le danger d'être un groupe qui parle d'idées politiques, vous êtes un objet de sophistication, une nouvelle commodité pour être vendue. C'est un problème, nous en sommes vraiment conscients, nous réfléchissons beaucoup sur le comment ça marche, et le mieux pour nous et pour les gens qui viennent à nos concerts.

Vous n'avez pas peur d'une récupération ?

Si, mais en même temps, si tu te mets dans la position de celui qui peut s'autoriser d'emprunter des idées, cela devient difficile de communiquer avec les gens. Quand tu considères le mouvement situationniste, ils ont emprunté des idées qu'ils ont mises dans leurs livres, Guy Debord dans ses films, et cela me paraît risqué de dire que ses idées doivent être intouchables. J'ai eu des critiques comme quoi Guy Debord m'aurait haï pour avoir utiliser ses cours pour un album de rock, et j'ai demandé si je devrais détester Guy Debord d'avoir utiliser ses cours dans ses livres ? Je ne pense pas qu'il faille prendre les textes entièrement, comme quelque chose de total. C'est ce que nous essayons de faire.

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Nous prenons des bonnes parties ici, d'autres là, en espérant que, présentées de la sorte, les gens comprendront, qu'ils seront inspirés pour lire et peut-être que plus tard, ils diront ou nous dirons "eh la vieille musique, c'est de la merde". C'est bien, c'est une extension de ce que nous chantons. C'est la même chose que les situationnistes, c'était l'élite, les grands penseurs de leur temps. Mais ils disaient aussi que lorsque la révolution arriverait, on n'aurait pas besoin d'eux dans la mesure où leur tâche était accomplie. C'est ainsi que nous percevons nos paroles, quand notre temps sera révolu, nous n'aurons plus besoin d'être ici, de parler de révolution et de jouer du rock aux gens.

Rage Against the Machine ont réalisé un clip intéressant sur Léonard Peltier, avec beaucoup d'explications. Votre clip montre des icônes, mais ne s'attaque à aucun problème en particulier. C'est une belle occasion qui n'a pas été utilisée… ce n'est pas logique avec votre discours…

Oui, mais ce que nous voulons faire et ce que nous essayons toujours de faire avec ce groupe, c'est plus que de dire. J'ai longtemps joué du punk rock et j'en ai eu assez de ces gens qui disent "c'est comme ça que ça doit être". Ce n'est pas la réalité, tout est flexible, tout est en mouvement. Ce qu'on a essayé de faire avec ce clip, c'est de provoquer le questionnement chez le spectateur ; qu'est-ce que tout cela veut bien dire, qui sont tous ces gens. Nous voulions provoquer l'envie de prendre le dictionnaire et se dire "ok, je vois de quoi ils parlent". C'est sûr, il s'agit d'un clip politique mais comme vous le dites, ce n'est pas développé. Je lis beaucoup de livres théoriques, je suis un gars très théorique, je lis tous les grands penseurs, mais en même temps comme vous le dites, je parle de choses qui me paraissent intéressantes mais j'oublie de parler de la privatisation des écoles en Suède par exemple. Mais pour l'album qui vient, nous parlerons de la mondialisation et de ce que nous pourrions faire pour combattre cela. Et c'est vrai que pour tout ce qui est en train de se passer en ce moment, tu n'as pas vraiment besoin d'avoir lu Marx pour participer au mouvement.

Pourquoi vivez vous là où vous vivez (question tirée du livret de leur premier album) ?

Je vis là où je vis car la plupart de mes amis y vivent. Je vis dans une toute petite ville où vivent à peine mille personnes ; c'est très calme ; c'est très sombre l'hiver, très lumineux l'été, nous avons le soleil de minuit. Je vis là-bas car nous tournons beaucoup, nous voyageons beaucoup et quand tu reviens, c'est très calme.

Comment avez-vous réagis au scandale des femmes handicapées mentales stérilisées contre leur gré par le gouvernement suédois ?

C'est effrayant ! Dans les années 30-40, il y avait la biologie raciale bien implantée idéologiquement dans le corps médical et plus particulièrement en Allemagne. Les médecins suédois ont adhéré à cette idée en décrétant que ces gens n'étaient pas viables pour la société. C'est effrayant. Heureusement, cela a changé !

Vous avez dit respecter les actions terroristes de groupe comme la Red Army Fraction ; vous acceptez donc l'action terroriste violente et ce que cela engendre ? Qui décide qui doit mourir ?

Je pense que le capitalisable est violent et tue des gens tous les jours. Je ne suis pas une personne violente, je ne choisirai pas cette méthode. Mais quand j'examine la situation raisonnablement, je reste impressionné de voir des gens se battre. Ils font table rase de leur confort, leur sécurité, leur famille, leurs amis, c'est en quelque sorte très romantique ! Cela dit, je pense que le terrorisme est une riposte violente à un système violent.

Mais la plupart des groupes terroristes sont manipulés très souvent par les capitalistes ou les fascistes…

Oui, comme dans les années 70. C'est vrai que c'est assez effrayant. De toutes façons, toute cette mode terroriste est bien morte car il faut dire qu'il est devenu très difficile d'être un terroriste de nos jours. Si on considère la première période de la RAF, à l'époque où ils ne tuaient pas de gens et n'étaient que de simples braqueurs de banque, ils étaient très soutenus par la population allemande. On oubli ça un peu vite. C'est moins évident de parler de cette période là, cela pourrait être dangereux ! On préfère retenir l'aspect violent et dangereux qui a succédé.

Connais-tu le problème des prisonniers français d'Action Directe ?

Non. (Nous expliquons alors, les mauvais traitements subis en prison et notamment le fait qu'un des membres y a perdu la raison…, ndlr) Nous vivons dans un monde qui s'évertue à cacher les choses monstrueuses. C'est pourquoi la plupart des gens ignorent que de tels agissements puissent exister, et notamment en prison.

Comment voyez-vous la France, terre des Droits de l'Homme ?

Tout ce que je constate, c'est que dès lors qu'une action est menée en Europe, c'est toujours en France. Cela m'impressionne beaucoup car en Suède ça ne se fait pas trop. En France, c'est une tradition de manifester dans la rue, de protester. 90 % de mes lectures proviennent d'auteurs français. Je trouve que la France est un pays très inspiré. Je l'aime beaucoup.

Que retenez-vous du mouvement 60's ?

Les 50's et les 60's sont intéressantes car c'est l'avènement d'une culture de la jeunesse. Les jeunes sont devenus des consommateurs et toute cette culture est venue avec le rock. Mais ce que nous essayons de faire avec INC, c'est de piocher dans ce qu'il y a eu de bien dans les 60's, le punk rock 70's, la new wave 80's. Nous avons pris le côté contestataire du punk rock pour mélanger avec la musique 60's qui donne une couleur plus dansante, où les gens peuvent reconnaître la chanson et se dire "ah, je connais ce morceau". Comme mon père qui a dit reconnaître les Rolling Stones et les Who.

(positiverage.com 01)

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