The Strokes, The Walkmen, Radio 4, A.R.E. Weapons, The Yeah Yeah Yeahs, The Datsuns, Liars... la liste est longue et offre le meilleur comme le pire, pourtant, une chose semble claire : depuis plus d'un an, tout le monde a les yeux rivés sur New-York, qui serait redevenue (mais pour combien de temps ?) la mecque du rock (mais a-t-elle jamais cessé de l'être ?). S'ils n'ont pas le sens de la sauvagerie des Liars ni la morgue rock'n roll des Yeah Yeah Yeahs ou des Datsuns, Interpol se sont néanmoins très vite imposés comme un des groupes incontournables de cette "nouvelle scène new-yorkaise". La faute à ces morceaux sombres et labyrinthiques soutenus par une rythmique sèche et nerveuse, qui renvoient au meilleur des Chameleons ou de Mission Of Burma, distillés sur une paire de maxis relativement confidentiels, avant la sortie de "Turn On The Bright Lights", premier album aussi classieux que prometteur.

Interview avec Carlos Dengler (bassiste) réalisée en Janvier 2001 et Avril 2002, par Jimmy

 

 

Photo : Michael Edwards © 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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positiverage.com 2002

Interview : Jimmy

Réponses : Carlos Dengler

Groupe : Interpol

 

••• Le groupe était composé à la base de Dan (guitare) et Greg (batterie), qui avait joué auparavant dans SAETIA. Dan nous a ensuite rencontrés, Paul (chant / guitare) et moi, à la fac, où on suivait les mêmes cours. Au départ, ce n'était pas plus sérieux que ça, on était juste quatre étudiants qui jouaient après les cours. Et puis on a commencé à faire des concerts ici et là, on a beaucoup joué dans les bars de New York. Petit à petit, tout le truc a commencé à se développer, tout devenait de plus en plus assuré et clair : le son, les idées, ce qu'on voulait faire exactement avec ce groupe. Greg a quitté INTERPOL dans le courant de l'année 2000, il joue désormais dans un groupe qui s'appelle HOT CROSS et s'occupe de son label, Level-Plane. Il a été remplacé par Sam, que Dan connaissait depuis un moment et qui avait joué dans pas mal de groupes sur New York. Son jeu est nettement plus radical et énergique que celui de Greg, et ça a vraiment apporté la touche finale à ce qu'on essayait de mettre en place. Et puis, les choses ont continué à avancer, on a sorti ce EP sur Chemikal Underground, on a joué dans des clubs plus importants comme le Mercury Lounge, le Brownies ou le Bowery Ballroom.

Comment est-ce que tu décrirais INTERPOL ?
C'est mélodique, sombre, très sec, agressif. En même temps, ça varie beaucoup d'un morceau à l'autre. Ca reste homogène, c'est vrai, mais je pense que chaque titre part vers quelque chose qui lui est propre et qu'on ne retrouve nulle part ailleurs dans notre répertoire. Le plus important, c'est la qualité des morceaux, le songwriting. Je ne vais pas être très original en disant ça, mais ce que je voudrais avant tout, c'est que les gens nous apprécient pour la qualité de nos morceaux, rien de plus. Tu nous décrirais comment toi?

On sent de grosses influences fin 70 / début 80, JOY DIVISION, WIRE, les PSYCHEDELIC FURS et les CHAMELEONS surtout, mais en même temps il y a un truc très personnel au niveau du jeu et du son. Les structures des morceaux sont également assez impressionantes.
Wow, merci. C'est vrai que nos influences sont assez évidentes. Et elles n'interviennent pas qu'au niveau strictement musical d'ailleurs. On s'est trouvé de nombreux points communs avec ces groupes à bien d'autres niveaux.

C'est à dire ?
La façon de travailler, de penser les morceaux, par exemple. Je veux dire par là que ces groupes qu'on a beaucoup écouté, qu'on écoute bien sûr toujours, et qui nous ont donc plus ou moins influencés, comme THE CLASH, JOY DIVISION, GANG OF FOUR ou les CHAMELEONS, étaient motivés et excités musicalement par les mêmes choses que nous, finalement. Les mélodies, les atmosphères, l'urgence. J'ai l'impression que c'est surtout ça qu'on a en commun avec ces groupes et pas, par exemple, juste un son de basse ou bien un accordage de guitare, tu vois?

Oui, je suis assez d'accord là-dessus. Par contre, dans la presse, on vous a souvent comparé à JOY DIVISION à cause de la voix de Paul, qui est très proche de celle de Ian Curtis. Vu que c'est ce le genre de réactions que vous cherchez principalement à éviter, ça a dû être plutôt génant, non ?
Non, pas tellement. Enfin, pas pour moi en tout cas. Je suis même plutôt flatté qu'on nous compare à un aussi bon groupe. Le truc qui me gênerait, par contre, c'est que les gens croient que c'est prémédité, qu'on aie déliberément cherché à sonner comme JOY DIVISION.

De quels groupes ou artistes vous sentez-vous proches, justement ?
Pour ma part, au niveau des mélodies et des paroles, je dirais Roy Orbison, PINK FLOYD et SECTION 25. Sinon, je sais que Dan a une profonde admiration pour Mark E. Smith, Joe Strummer et Ian McKaye, que Paul est vraiment fasciné par Frank Black, et que Sam aimerait être Charlie Watts ou John Bonham (rires). C'est difficile de répondre à cette question, parce qu'on écoute vraiment tout un tas de trucs differents. Dan par exemple écoute beaucoup de musique électronique en ce moment. Il est également très fan de ce que sort Domino : THIRD EYE FOUNDATION, CLINIC, etc. Ma playlist de la semaine va de Lefty Frizzell au premier AEROSMITH, en passant par SLOWDIVE, TONES ON TAIL et les groupes Factory. Comme tu peux le voir, c'est plutôt éclectique.

La première fois que je vous ai entendu, j'ai tout de suite deviné que vous étiez de New York. Vous avez vraiment ce son lourd et sale, très urbain, typique des groupes New Yorkais comme GIRLS AGAINST BOYS.
New York est une ville dans laquelle il y a une tension énorme, un truc presque dangereux. Ce n'est pas vraiment de la violence ou quoi, c'est un sentiment géneral, un truc qui semble flotter dans l'air. Surtout dans les quartiers dans lesquels on vit, entre downtown New York, l'East Village et le Lower East Side. Je pense que ça se ressent dans notre musique d'une certaine manière, ça lui donne ce côté urgent. Mais ce côté là vient aussi de nos influences qui sont, comme tu le disais tout à l'heure, majoritairement des groupes post-punk de la fin des années 70. Héhé, tout ça me fait penser à cette vieille maxime paternaliste americaine: "What are these kids so angry about ?" (rires).

Et musicalement, il se passe des choses à New York ? J'ai l'impression que ça recommence à bouger pas mal depuis un ou deux ans.
Oui, c'est clair, il y a de très bon groupes sur New York en ce moment. On est très potes avec les WALKMEN, CALLA et FLUX INFORMATION SCIENCES, qui sont vraiment excellents. Ca faisait un moment qu'il n'y avait pas eu autant de groupes interessants. Là, ça redevient franchement excitant. Ce qu'il y a de vraiment bien ici, c'est que les groupes sont tous très différents. Il n'y a pas de style dominant, ni d'esthétique particulière, comme ça pouvait être le cas pour les groupes de Seattle au début des années 90.

 

Début 2001, vous êtes venus en Europe pour la première fois, vous avez fait une tournée de quinze jours en Angleterre et une session pour l'émission de John Peel. Comment s'est passée cette première visite en Europe ?
Ahhh...Londres, un rêve qui devient réalité. Tout est tellement plus cool là-bas. Les anglais savent vraiment ce que c'est que de s'amuser et de prendre du bon temps, contrairement à la plupart des américains. Pour ce qui est de la tournée, ça s'est très bien passé, le public a été très réceptif. Beaucoup de gens à la fois respectueux, attentifs et enthousiastes. C'est bien plus que tout ce qu'on a jamais eu ici ! Dan me dit toujours que le milieu musical est nettement mieux organisé en Europe, qu'il est plus centralisé. Je pense qu'il a raison. En Angleterre, c'est très "untel nous connait, qui en a parlé à untel, et machin lui a dit que...". C'est plus facile là-bas pour un groupe de tourner, de se faire connaitre. Le contraste avec les USA, ou c'est plutôt "hey, qu'est-ce qu'on en a à foutre ?" est assez ahurissant.

C'était donc plus facile pour vous de sortir le premier EP sur Chemikal Underground.
Oui, tout à fait. On est entré en contact avec Chemikal par le biais de Dan, qui est quelqu'un de très généreux, de très ouvert, avec un grand sens de la communication et un vrai esprit d'entreprise (rires). Non, sérieusement, Dan était en contact avec quelques personnes en Angleterre qui aimaient vraiment beaucoup le groupe, qui en ont parlé autour d'eux, et c'est arrivé jusqu'aux gens de Chemikal. Ca se passe vraiment comme je te le disais tout à l'heure. Ce mode de fonctionnement est impossible ici.

Vous avez ensuite fait deux dates en France. Les deux concerts étaient plutôt particuliers vu que le premier se déroulait devant des milliers de personnes à un festival (La Route Du Rock - Août 2001) et que le second était plus à un genre de showcase (La Boule Noire - Novembre 2001).
C'est exact. La seconde date française, qui a eu lieu dans le cadre du Festival Off à la Boule Noire à Paris, est un résultat direct de la première, à La Route Du Rock de St Malo. L'interêt que nous avons suscité lors de ce premier concert en France nous a valu d'être invités ensuite pour ce concert à Paris. Le concert de La Route Du Rock a été une experience incroyable pour nous. C'est, à ce jour, le plus gros concert qu'on ait fait, et humainement, ça a été quelque chose de fantastique. Lorsqu'on est revenus pour la date à Paris, même si on savait qu'on avait déjà quelques fans en France, c'était plus pour pouvoir présenter le groupe, et, dans ce sens, on peut effectivement dire que ce concert était un showcase.

J'étais à ces deux concerts et j'ai remarqué que le public, même si la plupart ne connaissait aucun de vos disques (vu qu'ils sont très difficile à trouver ici), réagissait à chaque fois de manière très positive. Mais j'imagine que jouer devant des gens qui connaissent, au mieux, trois ou quatre de vos morceaux, ça doit sembler un peu étrange.
C'est assez stressant en fait. Jouer devant autant de gens quand tu n'as même pas un disque complet ni la moindre ligne sur toi dans la presse, c'est relativement risqué. Mais quand tu montes sur scène devant autant de gens, la montée d'adrénaline est telle que tu penses juste à donner le meilleur concert possible. Et puis tu te sens très vite porté par l'énergie du public. C'est vraiment un truc unique.

J'ai pu réaliser, à l'occasion de ces deux concerts, à quel point l'époque du premier EP semblait révolue. Votre musique est vraiment devenue encore plus mature, plus personnelle. Il y a toujours des traces évidentes des influences du début, de Joy Division, des Chameleons, de Gang Of Four, mais ça va plus loin. C'est plus atmosphérique, ça rapelle un peu certains groupes anglais du début des 90's comme Slowdive. C'est plus sombre, plus varié aussi. Au concert de Paris par exemple, vous avez joué un morceau assez étonnant, plus rapide, qui sonnait un peu comme The Jam.
On fait de notre mieux pour ne pas se repéter, tout en gardant la "touche" Interpol, quelle qu'elle soit. Et évidemment, on est plus excités par nos nouveaux morceaux. On est très impatients que l'album sorte. Il va vraiment donner aux gens un large aspect de notre répertoire, montrer l'évolution du groupe. Car c'est vrai qu'on a énormément progressé depuis le premier EP. C'est d'ailleurs une bonne chose qu'il soit épuisé (rires). On va continuer à vendre le deuxième, le EP gris autoproduit, aux concerts, même si on le considère déjà comme étant relativement daté lui aussi.

Votre premier album est en route et la presse va de plus en plus parler de vous. Ne craignez-vous pas de subir une certaine forme de hype ? En France, par exemple, la plupart des magazines qui ont écrit sur votre concert à La Route Du Rock ont plus parlé de vos vêtements et du fait que Chloë Sevigny vous accompagnait, que de votre musique.
C'est vrai que c'est un problème, dans un certaine mesure. On sait qu'on a une image assez forte et ça, n'importe quel journaliste peut s'en servir dans un article. Mais ce n'est pas vraiment une surprise. Vu la façon dont on s'habille, on savait très bien qu'on allait avoir droit à ce genre de plans. Cela dit, ça fait partie de l'identité du groupe, et c'est beaucoup plus qu'un simple détail pour nous, même si, évidemment, la musique passe en premier. D'ailleurs, vu le peu de presse qu'on a eu jusqu'à présent, je doute que les gens viennent nous voir pour autre chose que pour notre musique. Alors qu'on aie ou pas des costumes-cravates, ça ne change pas grand chose. Et quand l'album sortira, j'ose espérer que son contenu passera avant notre look.

Et si tu étais catcheur professionel, quels seraient ton nom de scène et ta prise spéciale ?
Voyons… Hulk Hogan est déjà pris… Je pense que ce serait The Stroker. Et vu le nom, tu peux deviner quelle serait ma prise spéciale, eheh.

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discographie ¬

 

Fukd ID #3 (Chemikal Underground) 12"/CDEP (2000) - Troisième EP de la série Fukd ID du label écossais Chemikal Underground (limités à 1000 exemplaires) - Epuisé.

V/A Clooney Tunes (Fierce Panda) 2x7"/CDEP (2000) - Enième volume des fameuses séries de doubles 7"/CDEPs du label anglais. Six groupes sur celui-ci: FIVER, HOPEWELL, BRIGHT EYES, THE FIRE SHOW, ...AND YOU WILL KNOW US BY THE TRAIL OF DEAD et INTERPOL (Song Seven)

Interpol EP (Autoproduit) CDEP (2001) - CDEP autoproduit où l'on retrouve deux morceaux du EP Fukd ID dans des versions differentes (Precipitate et PDA), le morceau du EP Fierce Panda (Song Seven) et celui de la compilation This Is Next Year (A Time To Be So Small) - Vendu uniquement aux concerts du groupe et sur www.insound.com.

V/A This Is Next Year (Arena Rock) 2CD (2001) - Double CD compilation du label dirigé par les membres de LUNA au profit d'un refuge pour animaux de Brooklyn, uniquement composée de groupe New-Yorkais, parmi lesquels LES SAVY FAV, THE WALKMEN, CLEM SNIDE, RAINER MARIA, NADA SURF, ENON, THE FRENCH KICKS, IDA et INTERPOL (A Time To Be So Small, également sur le EP autoproduit)

Interpol EP (Matador) CDEP (2002) - Premier disque "officiel" sur lequel on retrouve une nouvelle version de PDA + 2 nouveaux morceaux (NYC et Specialist).

Turn On The Bright Lights (Matador) LP/CD (2002) - Premier album. Disponible en France chez Labels.