| Arnaud
Le Roux et Marion Laurent viennent de sortir avec “Entre deux averses”
(paru chez Futuropolis) une première œuvre aussi personnelle
que touchante. Personnelle parce que le dessin est assez singulier :
le noir y est omniprésent et le trait, sombre et intense, allié
à ces couleurs jaunes orangées, a un pouvoir d’évocation
fort. Et parce que le personnage principal n’est autre que Giuseppina,
la grand-mère de Marion.
Je vous propose de lire l’interview qui suit, réalisée
via internet, pour en apprendre un peu plus sur les auteurs de cette très
belle œuvre dont les thèmes nous paraissent étrangement
proches et familiers…

ENTRE
DEUX AVERSES
Giuseppina a 85 ans et semble ne se souvenir de rien. Elle ne parle
pas. Pour Marion, sa vie se résume à une photo. Une photo
d’identité prise 42 ans avant sa propre naissance. Mais cette
vieille dame aux mains ridées, presque froides, et cette jeune
femme sur la photo sont-elles vraiment une seule et même personne ?
Marion a du mal à le croire. Que s’est-il passé entre
ce visage insouciant et ces vieilles mains ? Qu’a été
la vie de Giuseppina ? Qui a-t-elle rencontré ? Aimé ?
Haï ? A-t-elle souffert ? A-t-elle des regrets ? Puisqu’elle
ne peut pas se souvenir, Marion, aidée d’Arnaud Le Roux,
va parler pour elle. Et va, en quelque sorte, lui redonner sa mémoire.
En choisissant de faire témoigner des personnes qui ont croisé
Giuseppina ou qui ont vécu avec elle, les auteurs font d’une
pierre deux coups. En effet, ces coups de projecteur sur des moments importants
de son existence donnent de la vie et du rythme au récit. Et, en
filigrane, ils montrent en même temps la multitude de points de
vue qu’il peut y avoir sur une personne, la complexité de
l’être humain et aussi, par conséquent, la difficulté
de vraiment connaître ceux qui nous entourent.
Emprunt de mélancolie, cet hommage à une grand-mère
est aussi l’occasion pour les auteurs de se confronter à
leurs propres obsessions : la vieillesse, la maladie, la mort…Et,
peut-être, de les exorciser…
A la fin d’ “Entre deux averses”, on en sait un peu
plus sur Giuseppina.
[sullivan]

::positiverage.com::2006::
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Marion,
pourquoi avoir choisi de travailler sur cette histoire très personnelle
et intime avec quelqu’un d’autre ? Vous aviez peur de
manquer de recul, d’être peut-être trop impliquée
pour faire les bons choix ?
Marion Laurent : Pour ma première BD, cela
m’a paru plus facile de raconter une histoire qui m’était
proche plutôt qu’une pure fiction. Graphiquement aussi, il
était plus simple de retranscrire un univers déjà
connu. Je ne me sens pas très à l’aise à l’écriture,
c’est pourquoi j’ai demandé à Arnaud qui me
connaît bien de s’en occuper. Pour ce qui est du recul, j’ai
essayé autant que possible de considérer ma grand-mère
et tous les autres comme des personnages. Et, en réalité,
cela m’a permis de ne pas trop m’impliquer émotionnellement.
Justement,
comment avez-vous travaillé, Arnaud et vous ?
M : J’ai écrit à Arnaud
un résumé des événements marquants de la vie
de Giuseppina que je souhaitais voir apparaître dans la BD. Par
la suite, c’est lui qui a trouvé le mode de narration par
témoignages et qui a écrit le texte. Ensuite, j’avais
un droit de regard et j’ai modifié les passages au fur et
à mesure de mes planches.
Entre
deux averses est votre premier livre et on a l’impression
qu’il était une sorte de passage obligé, qu’il
vous était impossible de commencer par un autre livre…
M : Commencer par cette histoire me paraissait évident.
Le projet est né comme dans la BD, c’est-à-dire le
jour où je suis tombée sur la photo de ma grand-mère
à 30 ans. Ce fut une prise de conscience pour moi. Pour un premier
livre, je trouvais important d’être sincère et de trouver
une histoire humaine et singulière, qui pourrait se démarquer.
Donc quoi de mieux que l’histoire de sa propre famille ?
Vous
l’expliquez quand vous vous mettez en scène dans le livre :
vous avez peur de la mort et de la vieillesse. Pensez-vous que ces peurs
soient à l’origine de l’œuvre ?
M : Oui, la mort et la disparition sont des
sujets qui m’angoissent pas mal. Entre deux averses
m’a sans doute permis d’exorciser un peu cette angoisse. Comme
beaucoup de personnes, j’ai envie de laisser quelque chose derrière
moi. Ces préoccupations sont à l’origine même
du projet.
On
sent que vous voulez rendre hommage à cette femme, et lui redonner
sa mémoire, en quelque sorte. Sans toutefois occulter les zones
d’ombre de sa personnalité, ses défauts. Etait-ce
aussi clair dès le début du projet ?
Arnaud Le Roux : Dès le départ, notre
but était de voir la femme au-delà de la grand-mère
et des liens familiaux. Giuseppina a toujours eu une personnalité
assez forte et fascinante. Pour Marion, elle n’a jamais vraiment
représenté une grand-mère traditionnelle. Nous voulions
restituer une certaine réalité sans volonté de jugement,
sans l’idéaliser.
En
construisant le récit autour de témoignages de personnes
ayant connu Giuseppina, vous montrez les différents points de vue
qu’il peut y avoir sur un individu et que, finalement, on ne connaît
jamais vraiment totalement ceux qui nous entourent. L’idée
des témoignages était-elle présente dès le
début du projet ou est-elle apparue au contraire par la suite ?
A : Lorsque Marion m’a présenté
le sujet, j’ai décidé de ne pas tomber dans l’écueil
de la biographie, qui manque un peu d’originalité narrative.
L’idée des témoignages est venue tout de suite et
j’ai écrit le scénario en quelques jours. Je n’ai
pas pensé à d’autres alternatives. Il faut savoir
que je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer Giuseppina,
ce qui m’a permis d’emblée de la considérer
comme un personnage fictif. J’ai donc pris des libertés avec
la réalité. Cette liberté a aidé Marion à
se détacher du sujet et à dépasser son attachement
familial. Les témoignages permettaient également d’aborder
l’histoire avec des points de vue différents qui enrichissaient
le portrait de Giuseppina sans parti pris.
Comment
se sent-on lorsqu’une œuvre aussi personnelle, qui demande
autant d’implication, est terminée ? On imagine qu’il
doit être difficile de passer à autre chose…
A : Marion était contente d’avoir terminé
son premier album. Elle était soulagée de pouvoir passer
à autre chose rapidement après cinq ans de travail. La réalisation
de cet album a été moins douloureuse contrairement à
ce que l’on peut penser (à part les planches où Marion
apparaît. Il n’est pas toujours agréable de se dessiner
soi-même).
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Ce
livre met en scène beaucoup de membres de votre famille. Comment
ont-ils réagi à votre projet ?
A : Des réticences ne nous auraient pas empêchés
de poursuivre le projet. Ceci dit, avant de commencer, Marion a fait lire
l’histoire à son père pour connaître son avis.
Sa réaction a été positive et il a considéré
l’album comme un hommage. Marion a la chance que ses parents s’intéressent
à l’art et à la bande dessinée et qu’ils
soient ouverts d’esprit. Ils n’ont jamais été
un obstacle à la réalisation de ce projet. Ils nous ont
même aidés en fournissant des documents et des anecdotes
qui nous ont permis de nourrir l’histoire. A la sortie de l’album,
il n’y a pas eu de retour négatif de nos proches.
Marion,
votre trait sombre et les couleurs un peu surannées dégagent
une mélancolie très en phase avec le récit. Etait-ce
dans cette optique que vous avez voulu dessiner ? Votre dessin va-t-il
changer, évoluer, pour vos prochains livres ?
M : Je n’ai pas forcément adapté
mon dessin à l’histoire. J’ai toujours préféré
dessiner les choses passées qui appellent à la nostalgie.
J’aime recréer des atmosphères que je ne pourrais
pas connaître. La société actuelle ne m’inspire
pas vraiment à moins d’y apporter du surréalisme.
Seules les couleurs ont été choisies délibérément
pour illustrer l’histoire. Elles rappellent le sépia des
vieilles cartes postales et des photos de famille.
J’espère que mon dessin va s’améliorer avec
le temps, mais je ne compte pas changer ma manière de représenter
les choses. J’essaie d’épurer mon trait, d’aller
à l’essentiel.
Entre
deux averses
est votre premier livre. Pourtant, il est déjà très
personnel, dégagé d’influences trop évidentes.
Il doit cependant bien y avoir des auteurs de bandes dessinées
qui vous ont marqués . Pouvez-vous nous en parler ?
A : Marion admire trop certains auteurs pour tenter
de les copier. Il est évident qu’elle est influencée
par leurs manières de raconter une histoire. Pour le dessin, elle
préfère ne pas adhérer à une école
particulière, ce qui lui donne une certaine liberté graphique.
C’est pour cette raison qu’elle admire des artistes comme
Dave McKean ou Bill Sienkiewicz. Ses goûts sont éclectiques
et incluent tous les genres dès que le parti pris est assumé
et de qualité. Elle adore le manga, le comics autant que la bande
dessinée franco-belge. Les dernières BD qui l’ont
impressionnée sont “From Hell”, “Le Roi des Mouches”
de Mezzo et le travail de Daniel Clowes. Ceci dit, le cinéma influence
aussi son travail (Sergio Leone, David Lynch, Miyasaki, Tim Burton…).
Pour ma part, mes influences sont plus marquées par les comics
de Frank Miller, Neil Gaiman, Mike Mignola, Geoff Darrow, Brian Bolland
et les auteurs de la vieille école. La littérature m’inspire
également avec des gens comme Philippe Djian, Dan Simmons ou David
Eddings.
La
bd a le vent en poupe en ce moment. Pourtant, on se dit qu’il n’a
peut-être pas été facile de trouver un éditeur
pour un projet atypique et assez sombre comme celui-là…
A : Marion a commencé l’album avant
d’avoir trouvé un éditeur, ce qui l’obligeait
à travailler à mi-temps dans un autre secteur. Fin 2004,
elle a envoyé les premières planches à quelques éditeurs
indépendants. Sur les six, un seul lui a répondu et par
la négative. La situation s’est débloquée grâce
à Charles Berberian pour lequel Marion avait déjà
travaillé (ndr : elle avait en fait réalisé
la mise en couleurs du tirage de tête des “Carnets de Barcelone”
de Dupuy/Berberian) . Il appréciait ses planches et a décidé
de les soumettre à Sébastien Gnaedig qui cherchait de nouveaux
auteurs pour Futuropolis. Après quelques modifications, le projet
a été validé et Marion a terminé les 40 dernières
pages en un an. Nous n’imaginions pas être publiés
dans une maison aussi prestigieuse.
Avez-vous
commencé à travailler sur d’autres projets ?
A : Marion a déjà terminé treize
planches de notre prochaine BD qui sera également publiée
chez Futuropolis en 2007. L’histoire, une pure fiction cette fois-ci,
se situe dans les années 70 et le héros est un petit garçon.
Marion aime se concentrer sur un seul projet à la fois. Pour ma
part, j’ai l’intention d’écrire un roman cette
année.
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