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“Year 506” (bd/cd réalisée en collaboration
avec Happy Anger) à “Zapata en temps de guerre” en
passant par “Dol”, Philippe Squarzoni (que certains, notamment
dans l’équipe positiverage, connaissent mieux sous le nom
de Philou) a déjà à son actif bon nombre de récits
d’intervention politique qui ont contribué, avec les œuvres
de quelques autres auteurs comme Davodeau ou Sacco, à combler
un manque évident en bande dessinée. Pourtant, ses deux
derniers livres, “Un après-midi un peu couvert” (chez
Delcourt) et “Portrait en pin, en sucre de pastèque et
en pierres de Richard Brautigan” (chez Les rêveurs) dévoilent
d’autres facettes de sa personnalité artistique.
L’occasion était donc belle de poser quelques questions
à notre homme via internet.
[interview par Sullivan]

Peux-tu
nous parler de “Un après-midi un peu couvert” ?
On y découvre une facette différente de toi. J’imagine
que sortir ce genre de livre est aussi une façon de montrer que
tu n’es pas qu’un auteur politique…
Oui, c'est vrai qu'Un après-midi un peu couvert est assez différent
des livres plus politiques que j'ai pu faire. C'est une sorte de ballade,
un album un peu doux et un peu triste. Mais ça n'est pas lié
à la volonté de montrer un truc ou une autre facette.
J'ai simplement eu envie de faire cet album là. Quand je commence
à travailler sur un livre, je me pose plus la question de savoir
comment le réussir (ce qui n'est pas automatique) que de savoir
s'il va servir la réputation de son auteur.
Il est
difficile de s’empêcher de penser, surtout lorsqu’on
voit le caractère très personnel de tes récits,
que “Un après-midi un peu couvert” est en partie
autobiographique. Cette œuvre était-elle aussi une façon
de faire le point sur toi-même et sur la paternité ?
Non, pas du tout. L'idée de départ était de faire
une variation sur le thème de Peter Pan. Cette idée m'était
venue à l'écoute d'une série de reportages radio
consacrés aux différentes îles des côtes françaises.
Et puis la balle a rebondi, des îles réelles à l'Ile
Imaginaire, et au voyage de Peter Pan. J'ai donc construit mon histoire,
et mes personnages, en fonction des thématiques appelées
par le livre, pas des questions qui me tripotent. En l'occurrence, je
me suis concentré sur la question du passage à l'âge
adulte, appréhendée sous l'angle de la prise de parole
(l'étymologie du mot enfant, infans en latin, signifie celui
qui ne parle pas). Alors Pierre, mon avatar de Peter Pan, est un jeune
type bien de son temps, qui a probablement voté Sarkozy sans
trop savoir pourquoi, qui passe son temps sur internet quand il n'a
pas l'oreille collée à son portable, et qui porte une
casquette. Ca nous fait peu de points communs. Par ailleurs je n'aime
pas trop les enfants...
Certaines
personnes ont peut-être été surprises de voir que
ce livre est sorti chez Delcourt, un gros éditeur. Comment t’es-tu
retrouvé chez eux ? Y as-tu eu la même liberté
que chez Les requins marteaux ? Voulais-tu t’ouvrir à
un public différent et plus large en sortant un livre chez eux ?
Il y a plusieurs choses qui ont joué. D'abord cet album est plus
classique dans la forme, en tout cas l'élaboration formelle y
est plus « discrète » que dans mes précédents
livres. C'est un livre qui me semblait correspondre assez peu au catalogue
des Requins Marteaux. Ensuite les choses ont beaucoup changé
chez les Requins depuis qu'ils ont commencé à publier
mes premiers bouquins il y a quelques années, et ces derniers
temps nous n'étions pas au mieux de notre collaboration.
En septembre
est également sorti “Portrait en pin, sucre de pastèque
et en pierres de Richard Brautigan” chez les rêveurs (lire
la chronique). Qu’est-ce qui t’a donné
envie de faire ce portrait de l’auteur américain. Vers
quoi voulais-tu aller pour ce portrait ?
L'envie m'est venue à la relecture d'une préface écrite
par Marc Chénetier pour le premier tome d'un intégrale
de Brautigan chez Christian Bourgois. J'avais lu la préface,
puis les trois livres contenus dans le tome, et puis j'ai relu la préface...
et d'un coup la possibilité d'en faire un petit portrait m'a
semblé évidente. Bien entendu Brautigan est un de mes
écrivains préférés, et c'est quelque chose
d'important dans l'envie de faire ce portrait. Mais c'est vrai que plus
que tout c'est la préface de Chénetier qui a été
décisive. C'est ce texte que je voulais adapter.
J'ai donc demandé l'autorisation à Marc Chénetier,
qui est le traducteur de la plupart des livres de Brautigan en France,
d'adapter son texte, je lui ai soumis au fur et à mesure les
avancées du livre. Christian Bourgois nous a donné l'autorisation
de l'utiliser. Et Nicolas Lebedel, des Rêveurs, qui est aussi
amateur de Brautigan, a tout de suite accepté de le publier.
Au sujet
de Brautigan, as-tu lu la trilogie “Holly Dolly”, adaptation
en bd du “Monstre des Hawkline” par Dumontheuil, sortie
chez Futuropolis ?
Non, je n'ai pas lu ce travail. Mais on m'en a dit beaucoup de bien.
Dans tes
livres politiques, j’imagine que la principale difficulté
est narrative car tu dois mettre en scène des idées (parfois
abstraites), des chiffres, des évènements. Cela doit te
prendre beaucoup de temps pour trouver la bonne image, le bon graphisme…Peux-tu
nous en dire un peu plus sur ta façon de travailler ?
En fait la principale difficulté pour moi dans ces livres vient
juste avant la phase que tu décris. Je fais un gros travail de
documentation, de lectures en amont, pendant plusieurs semaines, voire
plusieurs mois. Et ensuite il faut organiser cette masse d'informations
énorme mais informe, et classer son contenu. C'est la période
que Billy Wilder décrit comme celle « du sang, de
la sueur et des larmes ». Et c'est dans cette phase que j'ai
la tête qui fatigue et donne des signes de faiblesse. Mais une
fois la question du fond résolue, la période de la mise
en forme, c'est à dire l'élaboration du système
narratif, est celle qui m'intéresse le plus. Elle n'est pas facile
non plus, mais c'est la phase du travail que je préfère,
et celle à laquelle je trouve le plus de plaisir. Puis vient
le moment le plus con, c'est la phase du dessin. Là je passe
en mode corvée, et je fais des traits sur des feuilles pendant
des mois.
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On
se souvient de ta charge contre l’ultralibéralisme dans
le diptyque “Zapata/Garduno”. Ce récit était
quelque part prémonitoire car cela ne s’est pas arrangé
depuis, notamment avec l’affaire société générale
et la crise financière actuelle….
Oui, bon c'est facile de jouer rétrospectivement les prophètes,
et de dire « on vous l'avait bien dit... » mais
c'est vrai qu'on entend maintenant des considérations sur les
dangers de la spéculation financière, sur l'interdiction
des paradis fiscaux... qui ressemblent aux analyses que faisait Attac
il y a dix ans. Le plus amer là-dedans c'est le coût social
et humain de cette démonstration par l'exemple. Il y a des fois
où on souhaiterait avoir gagné avant que l'adversaire
n'ait perdu.
Dans “Garduno,
en temps de paix”, tu étais assez optimiste quant aux actions
d’Attac. Fais-tu encore partie de cette association et où
en est-elle actuellement ? Quelles sont les pistes désormais
suivies pour changer le système ?
Je crois que la question climatique (et environnementale de façon
plus large), qui n'est pas récente mais qui s'impose avec une
urgence nouvelle, constitue le plus gros enjeu. Ca pose des questions
majeures au corpus d'idées de la gauche, comme à l'ensemble
du système politique. Et le défi va être d'apporter
des réponses capables de surpasser les faiblesses intrinsèques
du « capitalisme vert » qui émerge.
A part Davodeau,
il y a finalement assez peu d’auteurs de bd engagés. Comment
peut-on l’expliquer ?
Il y a probablement plusieurs raisons. D'abord la bande dessinée
est, comme l'ensemble de la production artistique d'une époque,
le reflet d'une société à un moment et dans un
pays donnés. Qui avons-nous choisi comme président ? Un
candidat qui s'est précipité pour serrer la main à
l'inventeur de Guantanamo et Abu-Graïb. Alors effectivement la
bande dessinée en France aujourd'hui est essentiellement adulescente,
égocentrée, et déconnectée des questions
de société. Mais comme une grande partie de la littérature
ou du cinéma français actuellement. Au même moment
les Etats-Unis (dans les limites du champ idéologique américain)
ont un cinéma, une littérature, et une bande dessinée,
beaucoup plus ancrés dans les grands enjeux politiques de leur
pays. Y compris dans le comics de super-héros qui traverse en
ce moment une phase passionnante de son histoire.
Et puis il y a aussi la relative immaturité de la bande dessinée
qui est un mode d'expression jeune, et qui n'a pas encore réglé
certaines questions que les autres formes artistiques ne se posent même
plus. Dans les années 30 le cinéma s'est posé la
question de savoir s'il était un art, un divertissement, ou une
industrie. Et s'il pouvait être politique. Et Chaplin a résolu
la question en prouvant qu'il pouvait être tout cela à
la fois. Mais dans la bande dessinée en France aujourd'hui, il
y a encore des gens qui pensent que la politique c'est sale...
Et puis enfin il y l'émergence de cette « nouvelle
bande dessinée d'auteurs », encore plus adolescente
et superficielle, que la bande dessinée de divertissement n'avait
pu l'être. C'est le grand paradoxe de cette « bande
dessinée du réel » : plus elle est « du
réel », plus est frivole. Plus elle est « du
réel » et moins on y parle de la mort, de la maladie,
ou de l'argent. C'est un peu comme pour la chanson française,
le truc à la Bénabar et Delerm, mais en bédé.
Et les journalistes sont absolument enthousiastes pour ces créateurs
trentenaires qui racontent Goldorak et l'odeur de la colle Cléopatra
au moment où les grandes démocraties occidentales envahissent
et dévastent un pays du Moyen Orient.
Quels sont
les auteurs de bd actuels que tu trouves intéressants et dont
tu te sens proche artistiquement ?
Ce n'est pas la même chose. Alan Moore, Fabrice Neaud, Brian Michael
Bendis font un travail que je trouve passionnant. Mais je n'oserai pas
dire que je me sens proche d'eux artistiquement. Certains jours, artistiquement,
je me sens proche d'une merde.
Peux-tu
nous dire quelques mots sur tes prochains récits ?
Je suis en train de travailler sur un nouvel album d'intervention politique,
qui sera consacré au changement climatique justement. Et j'en
suis précisément à la phase que j'évoquais
tout à l'heure, et qui me pose problème : l'organisation
du bordel.
Il y a quelques
années, tu t’étais également exprimé
au travers d’un roman (“Sansnom”, chez Les 7 piliers),
plutôt singulier d’ailleurs. Est-ce une forme d’écriture
que tu as abandonné définitivement ou penses-tu y revenir
plus tard ? Pourquoi as-tu privilégié la bd depuis
quelques années ?
Non, je fais les choses comme je peux. Et elles me prennent du temps
à chaque fois. Si j'avais un clone je pourrais probablement lui
demander de consacrer quelques minutes à réfléchir
s'il a envie ou pas d'écrire un roman... Mais en fait non, je
le mettrai à dessiner mon prochain album, et ça m'épargnerait
la corvée.

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