LE SPECTATEUR (Grosjean)

BD. Quand un enfant naît, l’événement entoure de joie parents et famille. Ce ne fût pas le cas quand Samuel est venu au monde. Au contraire, c’est l’incompréhension qui régnait. Car le bébé ne poussa aucun cri, se contentant de regarder ceux qui l’entouraient. Inquiets, ses parents crûrent qu’il était muet avant d’être rassurés par des spécialistes : les cordes vocales de Samuel allaient bien, tout comme le cerveau de l’enfant d’ailleurs. C’est juste qu’il avait décidé d’écouter et de regarder mais de ne rien dire…

Après Un Gentil orc sauvage, récit d’heroic fantasy singulier qui avait attiré notre attention, Théo Grosjean fait cette fois une entrée remarquée dans la souvent captivante collection Noctambule des éditions Soleil. Avec un récit qui surprend. Dans sa forme d’abord car le jeune auteur propose ici un travail graphique très différent, clairement influencé par la BD indépendante américaine, avec un trait épuré, fin et expressif à la fois, rehaussé de différentes nuances de vert. Très réussi. Mais aussi dans sa narration, très originale, puisque le lecteur « voit » et « entend » (il n’y a pas de récitatifs dans Le Spectateur, uniquement des dialogues) toute l’histoire à travers les yeux et les oreilles de Samuel, qui est le personnage principal mais que l’on ne voit, du coup, paradoxalement, quasiment jamais (quand c’est le cas, c’est par exemple qu’il est devant un miroir). Mais pas dans le fond car Théo Grosjean traite ici un thème qui lui est cher : la différence. Il y a celle de Samuel, dont on a déjà parlé mais aussi celle de Judith, dont le mal de vivre la handicape ou l’homosexualité de Yacine, loin d’être acceptée (il est même passé à tabac à cause de cela à un moment donné…). Et ce qui intéresse l’auteur ici c’est de voir comment les gens réagissent à cette différence : maladresse souvent (notamment de la part des parents de Samuel), malaise parfois, méchanceté occasionnellement…Des réactions que l’on ressent très directement, comme si on était Samuel, grâce à la narration en focalisation interne. Des réactions qui semblent pourtant laisser Samuel indifférent, qui préfère, du coup, rester dans « son monde », spectateur de ce qui se passe autour de lui et de ce théâtre qu’est la vie (un chroniqueur lui lance d’ailleurs « Vous êtes avec nous sur scène et, pourtant, vous êtes un spectateur » sur le plateau d’une émission à laquelle il a été invité). Incapable probablement de croire qu’il peut y jouer un rôle.

Un récit singulier qui oblige le lecteur à être partie prenante de l’histoire et à ressentir ce que ressent Samuel, qui nous parle de différence donc mais aussi de la mort, de ce sentiment que l’on a parfois, comme Samuel, de subir les événements et de n’être qu’un spectateur de sa propre vie et d’Art comme refuge. Troublant.

(Récit complet, 168 pages – Noctambule)

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