LE DROIT DU SOL (Davodeau)

BD. Etienne Davodeau aime marcher. Dans la montagne principalement : les Alpes ou le Massif central. Cette fois, il marche utile. Pour un livre. Qui parlerait de Bure, petit village de la Meuse, où l’état prévoit d’enfouir des déchets radioactifs de haute activité à vie longue (on parle là de dizaines de milliers d’années…) à 500 mètres sous la terre malgré l’opposition locale et, surtout, les risques que cela comporte. Une région où l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) ne cesse depuis une vingtaine d’années de faire du lobbying en subventionnant, rubis sur l’ongle, des projets de toutes sortes (quasiment toutes les classes des écoles primaires du sud meusien ont un tableau blanc interactif…) pour se faire accepter et acheter les consciences. Où les opposants au projet sont surveillés, mis sur écoute et dont les libertés sont entravées par la justice et la police dès que l’occasion se présente…

Symboliquement, l’auteur a décidé de commencer sa marche à Pech Merle, dans le Quercy, au pied de la grotte où des Homo sapiens ont laissé de magnifiques peintures rupestres (dont un mammouth qui émeut toujours autant Davodeau à chaque fois qu’il le voit) il y a 29 000 ans de cela. Avec pour objectif de marcher 800 kilomètres afin de rejoindre Bure. Et tenter de comprendre, chemin faisant, comment, 29 000 ans après, on en est arrivés à envisager d’enfouir des déchets hautement radioactifs sous ce même sol qui nous porte et nous permet de faire pousser ce dont nous avons besoin pour nous nourrir…

Une marche en forme d’ode à la nature (l’auteur met en avant les plaisirs, simples mais forts, qu’offre la randonnée : déguster des abricots bien mûrs alors que l’on a mangé de la nourriture conditionnée depuis plusieurs jours, dormir à la belle étoile dans le cratère du Puy Pariou dans le Massif central ou admirer une vue sur une vallée depuis le sommet d’un col…) lors de laquelle Davodeau reçoit de vraies visites (son ami Christophe, son éditeur Claude ou sa compagne Françoise l’accompagnent chacun leur tour quelques jours pour le soutenir) mais aussi des visites virtuelles. C’est-à-dire qu’il met en scène des discussions avec divers intervenants éclairant un aspect des problématiques abordées dans le récit qui ont eu lieu avant qu’il ne se mette en route au cours de sa randonnée. Ainsi Bernard Laponche, qui a participé à l’élaboration des centrales nucléaires en tant qu’ingénieur au commissariat à l’énergie atomique dans les années 60-70 et qui est maintenant un farouche opposant à l’énergie nucléaire ; Bertrand Defois, qui fait partie de l’équipe qui veille sur la grotte de Pech Merle depuis 1997 ; Michel Lebat, retraité et ancien conseiller municipal de Mandres-en-barrois, à côté de Bure ou encore Joël, qui a lutté sur place (il a été permanent à la maison de la résistance de Bure) contre le laboratoire et a, du coup, été surveillé, assigné à résidence et condamné à 18 mois avec sursis pour association de malfaiteurs…le rejoignent en pensée et viennent apporter leur témoignage pour nourrir la réflexion de Davodeau. Qui, vous l’avez compris, est claire comme de l’eau de roche. L’auteur s’exclame d’ailleurs, en pleine dégustation les pieds dans l’eau : « Et je prétends ici que si la planète veut bien nous donner des abricots et des rivières, en retour nous serions bien inspirés de lui faire des cadeaux un peu moins obscènes que ce qui se passe à Bure ! »

Un récit en forme de journal de bord qui est une bien belle façon d’apporter son soutien à la lutte contre le projet d’enfouissement à Bure. Souvent contemplatif (l’auteur veut faire partager son plaisir, simple, de fouler le sol entouré de beaux paysages), Le Droit du sol se lit par ailleurs avec grand plaisir, les observations, amusées, de Davodeau, au gré de la randonnée, ainsi que les différentes visites qu’il reçoit permettant de casser la routine du périple et son dessin (un trait simple mais fluide rehaussé de lavis de gris) se montrant particulièrement lisible et agréable. Un récit singulier et engagé, poétique aussi, comme seul Davodeau peut nous en proposer !

(Récit complet, 220 pages – Futuropolis)

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