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LES PHILANTHROPES AUX POCHES PERCEES (Scarlett et Sophie Rickard, d’après le roman de R. Tressell)

BD. Mugsborough, juste après la première guerre mondiale. Une équipe d’artisans, des peintres en majorité, s’échine à la réfection d’une belle demeure pour la société de décoration de monsieur Rushton. Le contremaître, Hunter, passe régulièrement pour surveiller leur travail et les houspiller mais ils n’ont pas le choix : sans ce travail, ils n’arriveront pas à nourrir leur famille. Alors ils continuent de trimer et acceptent même de travailler pour un salaire inférieur à ce qui est préconisé par les syndicats, sinon Hunter les renverra chez eux. Owen, l’un d’entre eux, profite des pauses déjeuner pour leur expliquer qu’il faut changer tout ce système basé sur l’exploitation des ouvriers au profit d’une minorité mais s’entend régulièrement répondre qu’il y a toujours eu des pauvres et des riches et que c’est comme ça…

Il y a des livres qui viennent de loin. Les Philanthropes aux poches percées est de ceux-là. Son auteur, Robert Tressell, de son vrai nom Robert Croker, a lui aussi été ouvrier en décoration, en Angleterre puis en Afrique du Sud et a connu le chômage, l’arrogance des patrons et une vie difficile. Il s’en est inspiré pour écrire un livre qu’il proposa à différentes maisons d’édition, en vain. Ce n’est qu’à sa mort que sa fille reparle de son manuscrit à Jessie Pope, une éditorialiste pour qui elle travaille comme gouvernante, qui le présente à son éditeur. Ce dernier le publiera sous une forme abrégée et très édulcorée. Il faudra en fait attendre 1955 pour que sa version intégrale soit publiée. Tressell y dépeint une société à deux vitesses, totalement injuste, qui voit une poignée de nantis sciemment exploiter les travailleurs pour amasser le plus d’argent possible, profitant de la concurrence et du chômage pour imposer des salaires plus bas et des cadences de moins en moins tenables. Un système cautionné par l‘église et les pasteurs qui, dans leurs prêches, justifient la supériorité des patrons sans qui les ouvriers n’auraient pas de travail…A travers Owen, Tressell appelle clairement de ses vœux l’avènement d’une société socialiste, de la propriété publique des moyens de production ainsi que la nationalisation de l’industrie pour qu’elle soit au bénéfice de tous mais démontre que, pour cela, les ouvriers doivent arrêter de voter contre leur intérêts et prendre leur destin en main.

Un roman écrit il y a plus de 100 ans mais qui est toujours aussi actuel. Car un siècle plus tard les choses n’ont que peu changé…C’est d’ailleurs ce qui frappe le plus avec cette adaptation virtuose signée des sœurs Rickard. Visuellement parlant, leur travail graphique est juste parfait : ce dessin à l’ancienne, vintage, nous plonge avec une grande réussite dans cette société anglaise du XIXe siècle et le découpage est d’une grande fluidité. Surtout, les deux autrices soulignent avec force, tout au long de leur récit, les points clés du roman de Tressell : l’hypocrisie de l’église et des pasteurs ; le mépris et l’arrogance des patrons (que les auteurs parviennent à rendre vraiment détestables…), Rushton en tête, pour les travailleurs mais aussi l’ignorance et l’alcool (le pub est quasiment le seul rayon de soleil de la semaine pour les ouvriers…) qui maintiennent ces derniers sous la coupe des patrons. Une superbe adaptation de ce roman très politique qui nous plonge, avec beaucoup d’empathie, dans le quotidien particulièrement difficile des ouvriers anglais de l’époque tout en démontrant la mécanique capitaliste. Imparable !

(Récit complet, 256 pages – Delcourt)

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