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Gênes, juillet 2001
Enquête sur la violence d'état

photos honteusement
empruntées au site

www.spasme.org

L'an dernier, le mois de juillet fût marqué par les évènements dramatiques de Gênes. Peu ont pris conscience de l'ampleur de la violence et de l'intensité de la répression policière. Gênes a montré qu'un pays européen, l'Italie de Berlusconi, pouvait utiliser des méthodes dignes des dictatures fascisantes d'Amérique du Sud. Un an après, nous voulions revenir, au travers d'un article très intéressant, paru dans le journal Der Spiegel et traduit par Attac, sur ces événements qui ont ébranlé un mouvement populaire, souvent pacifiste et festif. L'enquête, encore en cours, commence à dévoiler ce que les manifestants laissaient entendre depuis le début… les thèses de la police se désagrègent une par une, et une autre vérité semble voir le jour.

Par Hans Jürgen Schlamp. Journaliste à Der Spiegel
Traduction. Yannice Elfe, coorditrad@attac.org traducteurs bénévoles

Ce fut une boucherie. Des mâchoires furent brisées, des bras et jambes cassés, des cuirs chevelus fendus. Des policiers italiens professionnels du corps à corps prirent d'assaut une école, dans laquelle des jeunes gens venus des quatre coins d'Europe allaient se mettre au lit. C'est la mairie qui les avait logés là. " On aurait dit des drogués ", déclare un jeune Allemand de 21 ans qui effectuait son service civil. " Ils étaient enragés et tapaient sur tout ce qui bougeait avec leurs matraques ". 93 hommes et femmes ont été empoignés et arrêtés. 62 personnes ont dû être évacués en ambulance. Nombre d'entre eux , gravement blessés, ont dû être placés en réanimation.

Triste point culminant d'un week-end politique estival à Gênes : l'an dernier, du 20 au 22 juillet, les chefs de gouvernement des sept principaux pays industriels occidentaux ainsi que le président russe s'étaient réunis afin d'échanger leurs points de vue. Environ 300 000 personnes se rassemblèrent afin de manifester contre la politique menée par les pays du G-8. L'Etat garant de l'ordre était lui aussi représenté par plus de 15 000 soldats et policiers. Les émeutes qui avaient eu lieu peu de temps auparavant lors du sommet européen à Göteborg en Suède ne devaient pas se reproduire à Gênes. Ce fut bien pire. Le sommet du G-8 s'acheva dans la rue, dans un bain de sang et de violence. Plus de 400 manifestants furent arrêtés, presque 600 blessés, l'un d'entre eux fut tué d'une balle par un policier. L'Europe entière suivit épouvantée ce chaos sur le petit écran.

13 enquêtes furent ouvertes depuis, dont certaines à l'initiative du Parlement et du ministre de l'intérieur. Ces dernières se rallièrent sagement aux déclarations de la classe politique, selon lesquelles " mises à part quelques fautes et négligences individuelles " (selon le rapport du Parlement qui obtint la majorité absolue), tout s'était bien passé à Gênes. Somme toute, le vice-premier ministre Gianfranco Fini, du parti néo-fasciste Alleanza Nazionale, occupait alors une position centrale dans la police. Et le chef du gouvernement, Silvio Berlusconi, avait immédiatement déclaré de façon catégorique qu'il soutiendrait sa police. Trois officiers de haut rang qui faisaient partie de l'unité d'intervention génoise furent mutés sur des postes équivalents. Un point, c'est tout.

Les procureurs chargés du dossier ne s'en tinrent pas à cette version simpliste. Ils interrogèrent policiers et manifestants, examinèrent les photos, étudièrent les vidéos et commencèrent par suspendre la plupart des procédures pénales engagées par la police contre les protestataires. Un mois plus tard, ils ouvrirent huit nouveaux dossiers mettant en cause 148 policiers. Les juristes génois sont loin d'avoir terminé leur travail. Et pourtant ils ont déjà révélé des choses monstrueuses : par exemple le comportement des forces de police lors de l'attaque de l'école Pascoli.

Les autorités avaient justifié leur brutalité par le fait qu'elles devaient s'attaquer à des gens dangereux, armés jusqu'aux dents et voulant semer la bagarre. Des pierres auraient été lancées auparavant sur les voitures de police, blessant 17 policiers dont un de façon presque mortelle.

Lors d'une conférence de presse internationale, les autorités présentèrent des pièces à conviction impressionnantes : des armes effrayantes comme des pioches et de lourds tuyaux en métal qui auraient été entreposés dans l'établissement scolaire. Et en plus deux cocktails Molotov, des bouteilles remplies d'essence d'un effet similaire à celui de grenades à main.

Seulement, le polar officiel ne résista pas aux interrogatoires et enquêtes des magistrats. Petit à petit on se rendit compte que les preuves étaient falsifiées et que le motif de l'attaque nocturne avait été inventé de toutes pièces. Par exemple, le fonctionnaire qui au procès-verbal avait témoigné avoir vu personnellement jeter des pierres sur la police finit par avouer qu'il avait seulement entendu parler de cet incident par un collègue dont il avait oublié le nom.

Même si les manifestants avaient jeté des pierres, elles seraient arrivées trop tard. La direction de la police avait décidé dès le matin de donner l'assaut. Pasquale Guaglione, le représentant du chef de la police de Bari reconnut sur les photos et les vidéos les cocktails Molotov si fièrement exhibés. Il les avait trouvés lui-même l'après-midi en ville sous un buisson et les avait mis en lieu sûr. Un officier de police de haut rang les avait apportés personnellement à l'école en soirée, comme le prouvent des vidéos amateurs. Qui lui en avait donné l'ordre, on n'en sait encore rien. La vidéo montre seulement la direction de la police italienne presque au grand complet en train d'examiner avec intérêt avant l'assaut " les petits cadeaux combustibles ".

Les pioches et les tuyaux en métal n'étaient pas des armes de manifestants violents, mais les outils d'ouvriers chargés de rénover l'école pendant les vacances d'été. Ils se trouvaient d'ailleurs dans une pièce restée fermée jusqu'à ce que la police l'ait forcée, ainsi qu'il s'avéra plus tard.

Lors de l'interrogatoire des 17 policiers soi-disant blessés, 15 se refusèrent subitement à toute déclaration. Deux expliquèrent qu'ils s'étaient blessés eux-mêmes par maladresse. Seul le policier Massimo Nucera tint bon : un homme l'aurait attaqué dans l'école avec un couteau. Il n'aurait survécu que grâce à son gilet pare-balles. L'agresseur se serait malheureusement enfui, mais aurait laissé tomber son couteau. Une grande entaille en travers de sa veste d'uniforme fut montrée en gros plan à la télévision en guise de preuve. Mais l'expertise demandée par le procureur conclut que cette histoire ne peut pas être vraie. L'entaille ne peut pas avoir été faite lors d'une attaque, la veste a dû être étalée sur le sol ou sur une table.

Les gardiens de l'ordre avaient été " les victimes d'agressions violentes ", selon les déclarations du chef de la police, Gianni De Gennaro. Il avait fallu recourir à la violence " pour répondre à la violence ". Les enquêtes sur le sommet sanglant du G-8 établissent cependant une autre version des faits. Des unités de police auraient frappé et donné des coups de pied sans raison, brutalement matraqué des manifestants pacifiques et lancé des grenades lacrymogènes sur d'inoffensifs passants.

Ce n'est pas seulement à l'école Pascoli, mais aussi dans les rues de Gênes et dans les cellules de la caserne Bolzaneto, où des manifestants furent épouvantablement maltraités, que l'Italie oublia qu'elle était un état de droit. Lors de certaines interventions, les représentants de l'ordre se conduisirent comme les sbires d'un dictateur du Tiers monde.
Amnesty International, l'organisation de soutien aux prisonniers, déclara après avoir questionné des témoins venant de 15 pays que "les droits de l'homme avaient été bafoués à Gênes à un point jamais atteint dans l'histoire récente de l'Europe". Les enquêtes des magistrats viennent à l'appui cette constatation.

Seul un groupe de protestataires anti-mondialisation parmi des milliers échappa régulièrement aux attaques des représentants de l'ordre: il s'agit d'un groupe international de casseurs que l'on appelle dans le jargon policier "le black block" et qui se mêle depuis quelques années à de nombreuses manifestations, quelle que soit leur objet. Les casseurs masqués et vêtus de noir ont brisé les vitrines et mis en pièces le mobilier de 34 banques, 126 magasins, 6 supermarchés, 9 bureaux de poste et selon le bilan officiel, incendié 226 voitures. Il est cependant étrange que, bien qu'ils se soient livrés à ces dégradations à quelques mètres seulement de policiers sur le pied de guerre, ceux-ci n'aient jamais pris les vandales du Black Block sur le fait.

Un autre fait bien étrange : aux groupes supposés être des agitateurs d'extrême gauche se mêlèrent par douzaines des casseurs d'extrême droite. La police en était parfaitement informée. Dans un document interne, publié par la suite dans la presse, les autorités responsables de la sécurité exposent qu'avant le sommet du G-8 des membres des groupes néo-nazis " Forza Nuova " et " Fronte Nationale " se mêlaient aux groupes anarchistes afin de faire du tapage et discréditer les manifestants de gauche. Cette découverte n'eut apparemment pas de suite. Au contraire. Les amis politiques anglais furent invités par les casseurs italiens qui leur indiquèrent que la police génoise ne tenterait rien contre eux. " Nous allions pouvoir faire tout ce que nous voudrions " déclara " un nazi de Birmingham " à un journaliste en lui faisant part de cette merveilleuse promesse.
Aux nazis du camp noir s'étaient joints de toute évidence des policiers. Une photo diffusée par l'organisateur de la manifestation " Genoa Social Forum " montre par exemple un groupe d'hommes sur des escaliers ce samedi sanglant vers 16 heures. Certains sont en civil et passent inaperçus, d'autres habillés de noir et armés de bâtons, l'un d'entre eux porte l'uniforme et un casque de police. Ils viennent de sortir en bonne intelligence d'une caserne de carabiniers.

La télévision italienne montra des scènes tournées en cachette dans lesquelles des militants anarchistes se retrouvèrent avec des policiers en uniforme, fumèrent une cigarette et bavardèrent au vu et au su de tout le monde avant de retourner dans la rue et aux bagarres. Le réalisateur Davide Ferrario, âgé de 46 ans, assure également avoir observé des rencontres entre policiers et individus masqués tels qu'on en trouve au sein du " black block ". Il a pu les filmer en partie avec une vidéo jusqu'à ce que la police le chasse. Un des prétendus combattants de rue se serait même accroché un insigne de police autour du cou, avant de rejoindre un groupe en uniforme.

Claudio Scajola, le ministre de l'intérieur en fonctions à ce moment-là, a toujours maintenu qu'une armée de 5 000 casseurs du Black Block avait mis Gênes en état de guerre. Mais maintenant les procureurs Anna Canepa et Andrea Canciani confirment après l'examen de centaines de photos et films vidéos et l'audition de centaines de témoins ce que de nombreux observateurs supposaient déjà : Le noyau dur ne comptait pas plus de 200 personnes.

Certes ils ont pu détruire une partie de la ville et organiser dans les rues en flammes d'excitantes parades guerrières avec tambours et drapeaux sans être dérangés. La police est intervenue seulement après le retrait des troupes de casseurs. Alors elle a lancé des grenades lacrymogènes dans la foule et matraquer les manifestants restés dans la rue, dont un groupe de jeunes catholiques qui voulaient faire entendre à Gênes une critique de la mondialisation formulée par le pape Jean Paul II.

La police ne fut pas la seule à se comporter de façon étrange, les activistes noirs en firent autant. Ils s'en prirent à d'autres manifestants, aux journalistes et contrairement à leurs attitudes et professions de foi accoutumées ne se contentèrent pas de mettre le feu à des voitures " de bonzes " mais aussi à des caisses cabossées appartenant à de pauvres gens.

Le plus étrange, c'est qu'ils n'essayèrent même pas de se rapprocher de la " zone rouge " interdite où les chefs d'Etat dînaient et discutaient. Les casseurs masqués menèrent leur tapage dans les faubourgs de la ville, offrant ainsi à la police des occasions bienvenues de commencer ici à s'attaquer aux dizaines de milliers de manifestants anti-mondialisation qui s'y trouvaient - et cela bien loin du secteur de sécurité. Hasard, incapacité ou stratégie ?
Un vandale du Black Block âgé de 28 ans et venu de Nuremberg s'étonne lui-même, a posteriori, de la facilité qui lui fut laissée, ainsi qu'à ses amis, de casser et mettre le feu. " Peut-être étions-nous des éléments d'un plan qui nous dépassait beaucoup ", déclara-t-il songeur à la presse lors d'une interview.

Un autre point bien étrange est également la mort du manifestant Carlo Giuliani, âgé de 23 ans. Sur la Piazza Alimonda, au centre de la ville portuaire d'Italie du Nord, des manifestants violents s'en prirent sans ménagements à une jeep de carabiniers. L'un d'entre eux, Giuliani, ramassa un extincteur sur le sol, le souleva et fit mine de vouloir le lancer à travers la fenêtre arrière brisée du véhicule de police. C'est alors que le carabinier Mario Placanica, âgé de 20 ans, assis dans le véhicule, tira sur le jeune homme. Par peur et en état de légitime défense, dit-il. Carlo Giuliani tomba sur le sol, la tête saignant abondamment. La jeep, faisant soudainement marche arrière, écrasa le mourant.
Ce qui semblait au début clairement établi par des photos et des films vidéos apparut au fil des enquêtes de plus en plus contradictoire. Le jeune carabinier déclara lors du procès-verbal avoir tiré deux fois. On retrouva deux cartouches vides. Mais l'expertise balistique révéla que l'une d'elles ne correspondait pas à l'arme du jeune policier. Y a-t-il donc eu un autre tireur ?

Selon une expertise, Giuliani se trouvait à un mètre cinquante de la voiture et sur le côté lorsqu'il fut mortellement atteint. Une vidéo montre cependant clairement que Giuliani était plutôt à trois voire quatre mètres derrière la voiture. D'où venait l'extincteur ? De la jeep ? Comment la vitre arrière du véhicule a-t-elle été brisée? De l'intérieur ou de l'extérieur ? Et pourquoi les douzaines d'officiers de police rangés en ordre de bataille avec matraques et boucliers à 50 mètres à peine de l'endroit où le véhicule de leurs collègues fut attaqué n'intervinrent-ils pas ?

Le problème est difficile à résoudre. Les policiers chargés de relever les empreintes mirent deux jours à venir sur les lieux. Les services de voirie avaient été plus rapides. Ils avaient depuis longtemps effacé toute trace.

Hans Jürgen Schlamp
Paru dans Der Spiegel 02/09/02 - 36/2002

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[12-10-2002]

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