BD. Depuis maintenant quelques années, Frédéric Bihel a décidé de creuser un sillon artistique plus personnel, en auteur complet. Et après les très réussis A la recherche de l’homme sauvage et Les crayons, il revient avec Léon qui suit complètement cette nouvelle direction prise puisque l’auteur y raconte, cette fois, la vie de son grand-père paternel. Ou plus exactement ses années de jeunesse, qui le virent rejoindre les pupilles de la Marine à l’âge de 13 ans, puis sa traversée des années de guerre. Pourquoi retracer la vie de Léon maintenant ? Tout simplement parce qu’avant de mourir en avril 2023, sa tante Annick lui confia les écrits de son grand-père. Des cartons dans lesquels Léon avait rassemblé, lui qui aimait écrire, des photos, poèmes, correspondances et autres journaux de bord. Quand il découvrit ces « archives » familiales, Bihel sut tout de suite qu’il en ferait un livre. Pour conserver une trace de ces écrits dans la famille mais aussi pour faire connaître l’histoire des marins du Maillé-Brézé qui se retrouvèrent dans une situation pour le moins complexe à la signature de l’armistice. Bloqués, après une explosion sur leur contre-torpilleur, dans le port écossais de Greenock après avoir effectué une mission en Norvège avec les alliés, ils devinrent tout à coup suspects à leurs yeux. Ne sachant que faire d’eux, ils furent placés en camp d’internement par les Britanniques. Ce sont surtout ces années de guerre que Bihel raconte, s’appuyant sur les documents et indications laissés par son aïeul mais aussi sur ses propres recherches (qu’il met d’ailleurs en scène) pour combler les lacunes : les péripéties pour réussir à quitter ce camp et à revenir en France auprès de Mouette, sa femme et son enfant, ses efforts (il était chargé de famille et avait été blessé au bras lors de l’explosion de son navire) pour éviter le STO en Allemagne, puis le débarquement des alliés en juin 44 (lui et sa famille habitaient un petit village de Normandie, non loin des plages choisis par les Américains et les Anglais).
Le récit se présente en fait comme une enquête menée par l’auteur pour remettre les différentes pièces du puzzle dans le bon ordre et reconstituer, in fine, la trajectoire de Léon, éloignée des canons habituels de la bande dessinée. Car les dessins, réalisés aux crayons de couleur et aux pastels, dans des tons majoritairement noirs, bleus et gris, accompagnent avant tout les découvertes de Bihel : ils illustrent souvent les différents documents laissés par Léon mais comblent aussi parfois des trous pour assurer la continuité du récit et donnent aussi un visage aux différents protagonistes (les photos que Bihel a retrouvées ne sont reproduites que dans l’épilogue du récit).
Un travail inventif, très personnel, qui donne toute sa singularité à ce beau récit de transmission.
(Récit complet, 176 pages – Futuropolis)



