BD. Rouen, 1430. En pleine guerre de 100 ans et alors que Jeanne d’Arc a joué un rôle prépondérant (elle a libéré Orléans avec ses troupes avant de faire sacré roi de France le dauphin Charles VII à Reims) pour renverser une situation plus que compromise, la jeune femme, ennemie jurée des Anglais, est arrêtée à Compiègne par le comte Jean de Luxembourg. L’évêque Cauchon est rapidement envoyé par les anglo-bourguignons pour aller négocier la remise de Jeanne contre 10000 livres tournois avant qu’elle ne tombe aux mains de l’Inquisition. L’idée est d’organiser un procès retentissant, avec 70 juges spécialistes de droit et de théologie, qui démontrera l’hérésie et le mensonge de celle que l’on surnomme « la sorcière » afin de pouvoir mettre un terme à sa légende naissante…
Près de 600 ans après les faits, si Jeanne d’Arc est bien sûr encore très présente dans la mémoire collective française, un nom reste souvent associé à son destin : celui de l’évêque Cauchon (l’homonymie avec l’animal aide probablement à le mémoriser…), qui reste en effet dans l’Histoire comme celui qui tua Jeanne d’Arc. Logique et pratique, allez-vous me dire, puisque c’est lui qui fût le juge principal lors de son procès et donc responsable de son martyr. Oui, sauf que les documents historiques relatant cet épisode ne sont pas aussi catégoriques. Les archives du procès montrent par exemple une certaine proximité entre l’évêque et Jeanne, qu’il venait voir dans sa cellule. Et on sait aussi que Jeanne, après s’être abjurée, est revenue sur sa décision pour revêtir de nouveau ses habits d’hommes, ce qui précipita son exécution étant alors considérée comme relaps…Des zones d’ombre dans lesquelles les scénaristes, Dorison (un spécialiste des récits historiques) et Delahaye, se sont engouffrés pour imaginer un Cauchon différent de celui que l’on dépeint habituellement. Un homme qui aurait été convaincu par la sincérité et la foi inébranlable (lors du procès, rien ne lui fut épargné : ni les violences, ni les conditions de vie particulièrement difficiles dans sa cellule, ni les nombreux interrogatoires pour démontrer, à coup de questions théologiques absurdes -Pouvait-elle réciter le notre père parfaitement en latin ? Dans quelle langue « ses voix » s’adressaient-elles à elle ? Comment étaient habillées les Saintes lorsqu’elles lui apparaissaient ?- qu’elle avait tout inventé, et donc son hérésie) de Jeanne D’Arc et qui aurait décidé finalement de tout faire pour lui éviter le bûcher…
Et pour que cette hypothèse (que l’on ne peut pas totalement écarter) soit plausible, il fallait, bien sûr, mettre en scène ce procès et tout ce qui l’entoura (les négociations pour récupérer Jeanne, la pression mise par les Anglais et le comte de Warwick pour que ça aille vite…) avec une grande rigueur historique. Pour ce qui concerne les faits (les 2 hommes se sont pour cela adjoint les services d’un spécialiste du Moyen Age). Mais aussi la reconstitution du Rouen médiéval : maisons, vêtements, armes et j’en passe…Et pour ce deuxième aspect, Delahaye et Dorison savaient pouvoir compter sur le talent de Parnotte (avec qui Dorison avait déjà travaillé, sur Le Maître d’armes et Aristophania) qui livre ici un travail graphique extraordinaire. Son dessin réaliste en couleurs directes, s’il est de toute beauté, est surtout particulièrement immersif, nous faisant entrer dans son univers médiéval avec un grand naturel et ce jusque dans les moindres détails.
Une relecture de cet épisode central de l’histoire de France passionnante et habitée qui nous parle, en filigrane, de foi, de conviction mais aussi de manipulation et d’utilisation de la religion à des fins de pouvoir. Comme si les auteurs avaient senti venir la guerre en Iran et les élans christiques de Trump…
(Récit complet, 176 pages – Dargaud)



