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CE QUE J’AI VU A AUSCHWITZ Les Cahiers d’Alter (Morvan et Matet/Ortiz)

BD. Vous connaissez certainement l’histoire de ces cahiers écrits par Alter Fajnzylberg, déporté au camp d’Auschwitz, juste après la guerre et restés dans leur boite à chaussures pendant des décennies sans que personne ne les lisent. Parce que leur rédacteur et sa femme, Régine, elle aussi rescapée des camps, voulaient avant tout regarder devant eux et vivre. Et parce que leur fils Roger avait trop peur, plus tard, de ce qu’il pourrait y trouver. Peur d’apprendre les choses, certainement horribles, que son père avait faites pour réussir à survivre à Auschwitz…Le déclic vint en 2005, lorsqu’il entendit le discours de Jorge Samprun au camp de Buchenwald. Il comprit alors l’importance de témoigner pour ne pas oublier. D’autant que son père avait été membre d’un Sonderkommando et que peu d’entre eux avaient survécu. Il était prêt, enfin, à surmonter ses angoisses et à prendre connaissance de ces cahiers. Mais quand il ouvrit la fameuse boite, il découvrit que son père avait couché ses souvenirs dans sa langue maternelle, le polonais, qu’il ne comprenait pas. Il lui fallut donc d’abord les faire traduire (par Albin Perrin, coordinateur au Mémorial de la Shoah, et sa femme) afin de pouvoir, enfin, découvrir l’incroyable destinée de son père. D’abord publiés sous forme de livre, Ce que j’ai vu à Auschwitz, Les cahiers d’Alter (en 2025, aux éditions du Seuil), les cahiers ont aussi été adaptés en bande dessinée pour toucher un autre public, peut-être plus jeune. Sans surprise, ce sont Morvan (qui est un peu devenu le spécialiste de la seconde Guerre mondiale en BD ces dernières années, notamment avec sa magnifique série Madeleine, résistante, avec Bertail au dessin, également chez Dupuis) et Matet qui ont été choisis pour en écrire le scénario, puisque c’est en effet déjà ce duo qui s’était chargé d’écrire le scénario d’Adieu Birkenau (témoignage de Ginette Kolinka sur sa déportation dans ce camp). Les deux hommes sont bien sûr restés très fidèles au témoignage d’Alter Fajnzylberg tout en décidant de donner bien plus d’importance à son fils Roger et à son rapport aux cahiers que dans le livre. La BD entremêle donc, avec originalité et habileté, les moments forts de la vie d’Alter (avant d’être déporté et de devoir incinérer les détenus qui venaient d’être gazés dans les douches, l’homme avait milité dans un syndicat communiste polonais avant de s’engager dans les Brigades internationales pour combattre Franco en Espagne puis de devoir fuir en France où il fut interné dans des camps dans le sud après la défaite des Républicains…) et l’histoire de ces cahiers et notamment la relation étrange que son fils Roger noua avec eux, qui aboutit finalement à leur édition, dans une volonté de transmission, notamment à ses propres enfants et petits-enfants.

Un récit fort et étonnant à la fois qui livre un témoignage rare et forcément marquant sur la Shoah et les Sonderkommandos tout en montrant les conséquences que la déportation en camp de concentration eut aussi sur les enfants de déportés, longtemps après, ainsi que l’importance de transmettre et d’éviter les non-dits. Intelligemment mis en image par Ortiz qui a ici trouvé le bon équilibre graphique avec ce dessin sombre qui évite cependant d’être trop réaliste (histoire d’éviter que le récit ne fasse l’effet d’une vraie chape de plomb) mis en couleur dans des tons sépia inspirés par Ooshima. Un livre hors norme et intense, hautement recommandé.

(Récit complet, 128 pages – Dupuis)

sullivan:
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