Avec « Julia et Roem », Bilal a décidé d’approfondir l’univers d’après « coup de sang » (nom du dérèglement climatique brutal qui s’est abattu sur Terre) d’ »Animal’z ». Pourtant, si les personnages de ce nouveau récit tentent eux aussi de se réorganiser et de lutter pour survivre sur cette planète complètement dévastée où tout est bouleversé, ils ne connaissent pas ceux d’ »Animal’z » et n’ont donc rien d’autre en commun avec eux. D’ailleurs, si l’intrigue du premier volet de cette trilogie « écologique » avait pour décor l’eau, et des teintes gris bleutées, « Julia et Roem » se caractérise par des tonalités marron-ocres (en fait la couleur du papier choisi comme support des dessins) puisque ce second récit se passe dans le désert.
Une Ferrari y file à toute allure. A bord, Lawrence, ex-aumônier multiconfessionnel, qui tombe tout à coup sur deux jeunes hommes, Roem et Merkt, inanimés en plein milieu de la route. Après leur avoir porté secours, Lawrence leur propose de rejoindre un bâtiment en ruines qu’ils aperçoivent au loin afin de s’y reposer quelque temps. Mais arrivés à ce gigantesque hôtel inachevé, les 3 hommes ne sont pas vraiment accueillis à bras ouverts par Tybb et sa petite communauté. En ces temps difficiles, chacun se méfie de tout le monde et individualisme et repli sur soi sont devenus la règle. Mais quand le regard de Roem croise celui de Julia, la sœur de Tybb, Lawrence pressent qu’un drame va arriver…
Si Bilal, dans cette trilogie, traite de « planétologie », comme il le dit lui-même, c’est-à-dire du rapport de l’Homme à la nature et de ce qu’il lui fait subir, il ne met pas directement en scène le « coup de sang ». Ce n’est en effet pas le cataclysme lui-même qui intéresse l’auteur mais plutôt la réaction des hommes, leur attitude face à cette nouvelle donne post-catastrophe. Et quoi de mieux qu’un huis clos dans cet hôtel (l’auteur avait déjà utilisé ce procédé dans son film « Bunker Palace Hotel ») en plein désert pour observer le théâtre des passions humaines ?
Une scène sur laquelle vont s’exprimer l’amour de Roem et Julia, la jalousie et la violence de Tybb, l’amitié de Merkt ou encore le désir de vengeance du père. Car vous l’avez compris avec les noms des personnages, on rejoue ici un « Roméo et Juliette » futuriste en 3 actes. Et dans la langue de Shakespeare ! Car dans ce monde déréglé, devenu fou, l’esprit de Shakespeare s’est rematérialisé au-dessus de cet hôtel et une fois le casting complet on se met subitement à réciter les vers du dramaturge anglais. Un tour de passe-passe scénaristique assez inattendu qui permet à Bilal de revisiter ce grand classique à sa façon (en changeant toutefois la fin et en incorporant ici ou là des éléments typiquement bilaliens, comme les capsules) tout en continuant à se renouveler (au niveau scénaristique, on vient de le voir, mais aussi au niveau graphique puisque l’auteur a fait le choix d’un trait sans encrage, revenant par la même à l’essence du dessin) de façon convaincante. Du bon Bilal.

(BD – casterman)