Godspeed You ! Black Emperor + One Leg One Eye (La Cartonnerie, Reims, 14 avril 2026)
Quand j’arrive dans la grande salle de la Cartonnerie (déjà bien remplie alors que le groupe en première partie, One Leg One Eye, projet parallèle d’Ian Lynch, cofondateur de Lankum, assez déstabilisant car vraiment singulier, qui mêle machines et instruments traditionnels, entre noise, culture celtique, drones et esprit black métal, ceci dit complètement en phase avec l’esprit de Constellation, le label de Godspeed, n’a pas commencé à jouer), je me prends une claque. Je réalise en effet que la dernière fois que j’ai vu Godspeed You ! Black Emperor en concert, c’était il y a plus de 20 ans. 23 pour être précis puisque c’était en 2003, au Terminal Export de Nancy. D’ailleurs, quand les membres du groupe arrivent sur scène, un à un, à la suite de Sophie Trudeau et Thierry Amar qui ont ouvert les débats au violon et à la contrebasse, accompagné d’un drone (le set s’ouvre surDrone Hope…), leur apparence physique me le rappelle brutalement : trois des hommes sont en effet désormais chauves et Efrim a les cheveux (longs, ils lui cachent tout le visage puisqu’il joue assis, comme à son habitude, la tête penchée sur sa guitare et ses pédales) et la barbe tout gris. Pourtant, à part ça, rien n’a changé. Et c’est assez troublant. Les 8 musiciens sont placés, comme à l’accoutumée, en demi-cercle face au public, les 3 guitaristes assis à chacune des 2 extrémités. Pas de micros sur scène. Il n’y en a pas besoin puisque le groupe ne communique pas directement avec le public, préférant laisser sa musique parler pour lui. Seul un drapeau palestinien, placé à côté d’Efrim et les mots « Palestine Action » (NDR : réseau de protestation pro-palestinien britannique) inscrits sur l’ampli de Thierry rappellent son engagement. Les musiciens sont très vite plongés dans les morceaux et leurs différents mouvements et après Hope Drone, sorte de prélude, Godspeed enchaîne sur Sun is a Hole Sun is Vapors, issu de leur dernier album (No title as of 13 February 2024 28,340 dead) pour faire monter l’intensité, bien aidé par les films sombres (des images de cimetières, de violences policières, d’immeubles en construction, d’incendies) de Karl Lemieux et Philippe Léonard projetés sur le mur de scène qui soulignent la bêtise, l’inconscience et l’avidité des hommes. Le public écoute religieusement, happé par le côté hypnotique du post-rock orchestral du groupe.

Si Godspeed fera logiquement la part belle à son dernier album en en jouant quasiment l’intégralité (à l’exception de Broken Spires at Dead Kapital) sur la première moitié du set, le groupe proposera ensuite des morceaux de ses opus plus anciens comme Monheim, présent sur l’excellent Lift Your Skinny Fists like Antenas to Heaven dont les canadiens ne joueront pourtant que ce titre, le « tube » Mladic issu de Hallelujah ! Don’t Bend ! Ascend ! veillant à alterner morceaux plus atmosphériques et titres plus rentre dedans, plus rocks. Avant de finir avec Sad Mafioso (extrait de f#a# ∞ paru en 1997). D’abord très mélancolique avant de se faire rage bruitiste, il clôt idéalement un set de plus de 2 heures. Une conclusion à l’image du concert et du collectif : sobre et différente, chaque musicien quittant la scène, là aussi, un à un, se contentant d’un petit geste d’au-revoir mais veillant à ce que pédales et amplis continuent en boucle après leur départ. Après quelques minutes de chaos sonore, 3 silhouettes déboulent sur scène dans la pénombre. Un rappel ? Quoi, le groupe aurait changé ses habitudes ? Tout le monde se prend à espérer… Mais ce sont en fait les roadies qui viennent bidouiller les machines et jouer avec les potards quelque temps encore pour prolonger un peu le concert. Une belle façon de les faire participer à la fête en tout cas. Etonnant ? Pas tant que cela venant de ce groupe résolument à part !

